eXc: Nous aimons la liberté, l'état de droit, l'héritage des Lumières, la séparation de l'église et de l'état, l'humour. Nous n'aimons pas le fascisme, le communisme, l'antiaméricanisme, l'antisémitisme, le racisme, la bureaucratie, les totalitarismes. Nous estimons que le plus grave danger que courent les démocraties libérales est de céder à l'islamofascisme. Lire plus

Christophe Guilluy : « Le magistère de la France d’en haut est terminé ! »

Posté le jeudi 20 octobre 2016 par James

Avec son nouveau livre « Le crépuscule de la France d’en haut », le géographe le plus scandaleux de France débusque les intérêts de classe qui se cachent derrière le discours antiraciste de la bourgeoisie et décrypte le mépris des grands médias pour le petit peuple.

Publié dans Causeur N° 39

Le 19 octobre 2016

La rédaction

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

guilluy-christophe01

Causeur. La lutte entre les riches qui souhaitent le rester et les pauvres qui aimeraient l’être moins est une réalité vieille comme le capitalisme. Qu’y a-t-il de neuf dans notre situation – et dans Le Crépuscule de la France d’en haut, votre nouveau livre ?

Christophe Guilluy. Ce qui est nouveau, c’est d’abord que la bourgeoisie a le visage de l’ouverture et de la bienveillance. Elle a trouvé un truc génial : plutôt que de parler de « loi du marché », elle dit « société ouverte »« ouverture à l’Autre » et liberté de choisir… Les Rougon-Macquart sont déguisés en hipsters. Ils sont tous très cools, ils aiment l’Autre. Mieux : ils ne cessent de critiquer le système, « la finance », les « paradis fiscaux ». On appelle cela la rebellocratie.

C’est un discours imparable : on ne peut pas s’opposer à des gens bienveillants et ouverts aux autres ! Mais derrière cette posture, il y a le brouillage de classes, et la fin de la classe moyenne. La classe moyenne telle qu’on l’a connue, celle des Trente Glorieuses, qui a profité de l’intégration économique, d’une ascension sociale conjuguée à une intégration politique et culturelle, n’existe plus même si, pour des raisons politiques, culturelles et anthropologiques, on continue de la faire vivre par le discours et les représentations.

Ne s’agit-il pas avant tout d’une panne grave de l’ascenseur social ?

Bien sûr, mais pas seulement. C’est aussi une conséquence de la non-intégration économique. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres – notamment le dernier rapport sur les inégalités territoriales publié en juillet dernier –, on constate une hyper-concentration de l’emploi dans les grands centres urbains et une désertification de ce même emploi partout ailleurs. Et cette tendance ne cesse de s’accélérer !

Or, face à cette situation, ce même rapport préconise seulement de continuer vers encore plus de métropolisation et de mondialisation pour permettre un peu de redistribution. Aujourd’hui, et c’est une grande nouveauté, il y a une majorité qui, sans être « pauvre » ni faire les poubelles, n’est plus intégrée à la machine économique et ne vit plus là où se crée la richesse. Notre système économique nécessite essentiellement des cadres et n’a donc plus besoin de ces millions d’ouvriers, d’employés et de paysans.

La mondialisation aboutit à une division internationale du travail : cadres, ingénieurs et bac+5 dans les pays du Nord, ouvriers, contremaîtres et employés là où le coût du travail est moindre. La mondialisation s’est donc faite sur le dos des anciennes classes moyennes, sans qu’on le leur dise ! Ces catégories sociales sont éjectées du marché du travail et éloignées des poumons économiques. Cependant, cette« France périphérique » représente quand même 60 % de la population.

Comme le dit l’économiste Joan Robinson que vous citez, il y a pire que d’être exploité, c’est de ne pas être exploité. C’est un peu la situation de cette France périphérique : faute d’emploi, ses habitants n’ont même pas la possibilité d’être exploités !

Exactement. Ce phénomène présent en France, en Europe et aux États-Unis a des répercussions politiques : les scores du FN se gonflent à mesure que la classe moyenne décroît car il est aujourd’hui le parti de ces « superflus invisibles » déclassés de l’ancienne classe moyenne.

Cependant le FN plafonne à 30 % de l’électorat ? Votre France périphérique serait-elle une minorité en voie de disparition ?

Toucher 100 % d’un groupe ou d’un territoire est impossible. Mais j’insiste sur le fait que les classes populaires (jeunes, actifs, retraités) restent majoritaires en France. La France périphérique, c’est 60 % de la population. Elle ne se résume pas aux zones rurales identifiées par l’Insee, qui représentent 20 %.

Je décris un continuum entre les habitants des petites villes et des zones rurales qui vivent avec en moyenne au maximum le revenu médian et n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Face à eux, et sans eux, dans les quinze plus grandes aires urbaines, le système marche parfaitement.

Le marché de l’emploi y est désormais polarisé. Dans les grandes métropoles il faut d’une part beaucoup de cadres, de travailleurs très qualifiés, et de l’autre des immigrés pour les emplois subalternes dans le BTP, la restauration ou le ménage. Ainsi les immigrés permettent-ils à la nouvelle bourgeoisie de maintenir son niveau de vie en ayant une nounou et des restaurants pas trop chers.

Ces cadres capables de payer le prix d’un logement de centre-ville, ceux que vous appelez « les bobos », n’ont fondamentalement rien de méchant. Ils ne fomentent aucun complot et ne forment même pas une classe sociale douée d’une conscience et d’une volonté propres…

Il n’y a aucun complot mais le fait, logique, que la classe supérieure soutient un système dont elle bénéficie – c’est ça, la « main invisible du marché» ! Et aujourd’hui, elle a un nom plus sympathique : la « société ouverte ». Mais je ne pense pas qu’aux bobos. Globalement, on trouve dans les métropoles tous ceux qui profitent de la mondialisation, qu’ils votent Mélenchon ou Juppé ! D’ailleurs, la gauche votera Juppé.

C’est pour cela que je ne parle ni de gauche, ni de droite, ni d’élites, mais de « la France d’en haut », de tous ceux qui bénéficient peu ou prou du système et y sont intégrés, ainsi que des gens aux statuts protégés : les cadres de la fonction publique ou les retraités aisés. Tout ce monde fait un bloc d’environ 30 ou 35 %, qui vit là où la richesse se crée. Et c’est la raison pour laquelle le système tient si bien.

Et face à cette exclusion, comment réagit la France périphérique ?

La France périphérique connaît une phase de sédentarisation. Aujourd’hui, la majorité des Français vivent dans le département où ils sont nés, dans les territoires de la France périphérique il s’agit de plus de 60 % de la population. C’est pourquoi quand une usine ferme – comme Alstom à Belfort –, une espèce de rage désespérée s’empare des habitants. Les gens deviennent dingues parce qu’ils savent que pour eux « il n’y a pas d’alternative » ! Le discours libéral répond : « Il n’y a qu’à bouger ! » Mais pour aller où ? Vous allez vendre votre baraque et déménager à Paris ou à Bordeaux quand vous êtes licencié par ArcelorMittal ou par les abattoirs Gad ? Avec quel argent ? Des logiques foncières, sociales, culturelles et économiques se superposent pour rendre cette mobilité quasi impossible.

Et on le voit : autrefois, les vieux restaient ou revenaient au village pour leur retraite. Aujourd’hui, la pyramide des âges de la France périphérique se normalise. Jeunes, actifs, retraités, tous sont logés à la même enseigne. La mobilité pour tous est un mythe. Les jeunes qui bougent, vont dans les métropoles et à l’étranger sont en majorité issus des couches supérieures. Pour les autres ce sera la sédentarisation. Autrefois, les emplois publics permettaient de maintenir un semblant d’équilibre économique et proposaient quelques débouchés aux populations. Seulement, en plus de la mondialisation et donc de la désindustrialisation, ces territoires ont subi la retraite de l’État.

Pourquoi ces Français paupérisés ne comptent-ils pas sur les HLM construites autour des grandes villes ? Pourquoi ne pas déménager à Aulnay-sous-Bois ou Grigny, où le logement est peu cher et le bassin d’emploi accessible ?

Même si l’on installe 20 % de logements sociaux partout dans les grandes métropoles, cela reste une goutte d’eau par rapport au parc privé « social de fait » qui existait à une époque. Les ouvriers, autrefois, n’habitaient pas dans des bâtiments sociaux, mais dans de petits logements, ils étaient locataires, voire propriétaires, dans le parc privé à Paris ou à Lyon. C’est le marché qui crée les conditions de la présence des gens et non pas le logement social.

Aujourd’hui, ce parc privé « social de fait » s’est gentrifié et accueille des catégories supérieures. Quant au parc social, il est devenu la piste d’atterrissage des flux migratoires. Si l’on regarde la carte de l’immigration, la dynamique principale se situe dans le Grand Ouest, et ce n’est pas dans les villages que les immigrés s’installent, mais dans les quartiers de logements sociaux de Rennes, de Brest ou de Nantes.

S’ils ne vont pas dans les banlieues, n’est-ce pas aussi pour ne pas vivre avec les immigrés ?

Tout à fait ! In fine, il y a aussi un rejet du multiculturalisme. Les gens n’ont pas envie d’aller vivre dans les derniers territoires des grandes villes ouverts aux catégories populaires : les banlieues et les quartiers à logements sociaux qui accueillent et concentrent les flux migratoires.

Quand les politiques parlent de « mixité sociale », ils entendent en fait « mixité ethnique ». Quel est la réalité de l’une et de l’autre ?

En réalité, elles vont rarement ensemble. En région parisienne, on peut avoir un peu de mixité sociale sans mixité ethnique. La famille maghrébine en phase d’ascension sociale achète un pavillon à proximité des cités. Par ailleurs, les logiques séparatistes se poursuivent et aujourd’hui les ouvriers, les cadres de la fonction publique et les membres de la petite bourgeoisie maghrébine en ascension sociale évitent les quartiers où se concentre l’immigration africaine. Ça me fait penser à la phrase de Valls sur l’apartheid. Il devait penser à Évry, où le quartier des Pyramides s’est complètement ethnicisé : là où vivaient hier des Blancs et des Maghrébins, ne restent plus aujourd’hui que des gens issus de l’immigration subsaharienne.

En réalité, tout le monde – le petit Blanc, le bobo comme le Maghrébin en phase d’ascension sociale – souhaite éviter le collège pourri du coin et contourne la carte scolaire. On est tous pareils, seul le discours change…

Cependant, dans les grandes villes, des enfants d’immigrés accèdent à la classe moyenne, non ?

À catégories égales, la mobilité sociale est plus forte dans les grandes métropoles. C’est normal : c’est là que se concentrent les emplois. Contrairement aux zones rurales, où l’accès au marché de l’emploi et à l’enseignement supérieur est difficile, les aires métropolitaines offrent des opportunités y compris aux catégories modestes.

Or ces catégories, compte tenu de la recomposition démographique, sont aujourd’hui issues de l’immigration. Cela explique l’intégration économique et sociale d’une partie de cette population. Évidemment, l’ascension sociale reste minoritaire mais c’est une constante des milieux populaires depuis toujours : quand on naît « en bas », on meurt « en bas ».

On entend souvent des électeurs du FN dire qu’on n’en fait que pour les immigrés. Les classes populaires immigrées ont-elles été privilégiées par rapport aux classes populaires autochtones ?

Non, les classes populaires immigrées bénéficient simplement d’un atout : celui de vivre « là où ça se passe ». Il ne s’agit pas d’un privilège résultant d’une politique volontariste. Tout ça s’est fait lentement. Il y a des logiques démographiques, foncières et économiques. Il faut avoir à l’esprit que la France périphérique n’est pas 100 % blanche, elle comporte aussi des immigrés, et puis il y a également les DOM-TOM, territoires ultrapériphériques !

D’accord, mais il y a aussi des logiques culturelles de séparation. Dans une société assimilationniste et républicaine plutôt que multiculturelle, aurions-nous pu éviter un découpage ethnique du territoire ?

Il est impossible de répondre à une telle question ! Notre erreur est d’avoir pensé qu’on pouvait appliquer le modèle mondialisé économique sans obtenir ses effets sociétaux, c’est-à-dire le multiculturalisme et une forme de communautarisme. La prétention française, c’était de dire : « Nous, gros malins de Français, allons faire la mondialisation républicaine ! » Il faut constater que nous sommes une société américaine comme les autres.

La laïcité et l’assimilation sont mortes de facto. Il suffit d’écouter les élèves d’un collège pour s’en convaincre : ils parlent de Noirs, de Blancs, d’Arabes. La société multiculturelle mondialisée génère partout les mêmes tensions et paranoïas identitaires, nous sommes banalement dans ce schéma en France. Dans ce contexte, la question du rapport entre minorité et majorité est en permanence posée, quelle que soit l’origine.

Quand ils deviennent minoritaires, les Maghrébins eux-mêmes quittent les cités qui concentrent l’immigration subsaharienne. Sauf que comme en France il n’y a officiellement ni religion ni race, on ne peut pas en parler… Ceux qui osent le faire, comme Michèle Tribalat, le paient cher.

Dans la France idéale que construit cette « France d’en haut », la politique parisienne de la ville propre et festive permet en quelque sorte de couvrir l’exclusion des classes populaires d’un vernis branché ?

Oui. La création de zones piétonnières fait augmenter les prix du foncier. Et les aménagements écolos des villes correspondent, de fait, à des embourgeoisements. Tous ces dispositifs amènent un renchérissement du foncier et davantage de gentrification. Pour baisser les prix ? Il faut moins de standing. Or la pression est forte : à Paris, plus de 40 % de la population active est composée de cadres. C’est énorme ! Même le XXe arrondissement est devenu une commune bourgeoise.

Et puis l’embourgeoisement est un rouleau compresseur. On avait pensé que certaines zones resteraient populaires, comme la Seine-et-Marne, mais ce n’est pas le cas. Ce système reproduit le modèle du marché mondialisé, c’est-à-dire qu’il se sépare des gens dont on n’a pas besoin pour faire tourner l’économie.

À cet égard, y a-t-il une différence entre Paris et Bordeaux, Hidalgo et Juppé ?

La politique municipale de Bordeaux est la même que celle de Lyon ou de Paris. Il y a une logique qui est celle de la bourgeoisie mondialisée, qu’elle soit de droite ou de gauche. Elle est libérale-libertaire, tantôt plus libertaire (gauche), tantôt plus libérale (droite)…

À l’avenir, si le bobo subit les affres de la cohabitation avec les islamistes comme rue Jean-Pierre Timbaud à Paris, pourrait-il se radicaliser et se mettre à rêver d’un Geert Wilders français, quitte à développer un certain protectionnisme identitaire ?

Non. Un des codes fondamentaux de la nouvelle bourgeoisie, c’est l’ouverture. Si on lâche ce principe, on est presque en phase de déclassement. Le vote populiste, c’est celui des gens qui ne sont plus dans le système, les « ratés », et personne, dans le milieu bobo, n’a envie d’avoir l’image d’un loser. Le discours d’ouverture de la supériorité morale du bourgeois est presque un signe extérieur de richesse. C’est un attribut d’intégration. Aux yeux de la classe dominante, un homme tolérant est quelqu’un qui a fondamentalement compris le monde.

À vous écouter, on ne comprend pas pourquoi votre livre s’intitule Le Crépuscule de la France d’en haut… Cette bourgeoisie a l’air d’aller bien.

Mais plus personne ne l’écoute ! Quand on regarde catégorie après catégorie, c’est un processus de désaffiliation qui s’enchaîne et se reproduit, incluant notamment le divorce des banlieues avec la gauche. Le magistère de la France d’en haut est terminé ! Électoralement, on le voit déjà avec la montée de l’abstention et du vote FN.

Le FN existe uniquement parce qu’il est capable de capter ce qui vient d’en bas, pas parce qu’il influence le bas. Ce sont les gens qui influencent le discours du FN, et pas le contraire ! Ce n’est pas le discours du FN qui imprègne l’atmosphère ! Le Pen père n’était pas ouvriériste, ce sont les ouvriers qui sont allés vers lui.

Le FN s’est mis à parler du rural parce qu’il a observé des cartes électorales… les campagnes sont un désert politique rempli de Français dans l’attente d’une nouvelle offre. Bref, ce système ne peut pas perdurer. Après, comment tout cela va se structurer, je n’en sais rien !

Pourquoi le discours de Chevènement n’a-t-il pas convaincu cette France-là ?

Parce qu’il n’a pas voulu aller sur la question de l’immigration ! Si l’on regarde le dernier sondage Ipsos réalisé dans 22 pays, on y découvre que seulement 11 % des Français (dont beaucoup d’immigrés !) considèrent que l’immigration est positive pour le pays. C’est marrant, les journalistes sont 90 % à penser le contraire. En vérité, il n’y a plus de débat sur l’immigration : tout le monde est d’accord sauf des gens qui nous mentent…

Et les hommes politiques que vous rencontrez, que vous disent-ils ?

Les ministres et gouvernements successifs sont pris dans la même contradiction : ils ont choisi un modèle économique qui crée de la richesse, mais qui n’est pas socialement durable, qui ne fait pas société. Ils n’ont de fait aucune solution, si ce n’est de gérer le court terme en faisant de la redistribution. La dernière idée dans ce sens est le revenu universel, ce qui fait penser qu’on a définitivement renoncé à tout espoir d’un développement économique de la France périphérique.

James @ 05:31
Catégorie(s): Questions de société etRacismes


Laisser un commentaire


3 réponses à “Christophe Guilluy : « Le magistère de la France d’en haut est terminé ! »”

  • 3
    Présidentielle américaine: C’est la gentrification, imbécile ! (Will Trump finally force the Left out of its shrinking cocoon?) | jcdurbant:

    […] Christophe Guilluy : « Le magistère de la France d’en haut est terminé ! » […]

  • 2
    Présidentielle américaine: C’est la gentrification, imbécile ! (With God on our side: How long before the Left’s cocoon bursts ?) | jcdurbant:

    […] Christophe Guilluy : « Le magistère de la France d’en haut est terminé ! » […]

  • 1
    Présidentielle américaine: C’est la gentrification, imbécile ! (With God on our side: How much longer can the Left’s shrinking cocoon last ?) | jcdurbant:

    […] Christophe Guilluy : « Le magistère de la France d’en haut est terminé ! » […]
















  • Notice: Undefined property: wpdb::$is_admin in /home3/baraka/public_html/wp-includes/wp-db.php on line 684