Posté le Jeudi 11 octobre 2012 par jc durbant
Tombé à l’occasion de recherches sur le grand poète romantique anglais John Keats et sa célèbre « Belle dame sans merci » …
Sur cette « capacité négative » qu’il décrivait comme « qualité essentielle à la formation d’un Homme d’Art accompli » et que Shakespeare possédait à un degré énorme »….
A savoir celle de « demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison » …
Qui, dans sa réaction même contre un certain scientisme issu de l’Age des Lumières, a fait largement la singularité et le succès de la civilisation comme de la science occidentales …
Et frappé, malgré toutes les dénégations de ses praticiens les plus dévoués, par l’étrange ressemblance de cette sorte d’ « équivalent poétique du Dieu qui fait briller son soleil et tomber sa pluie sur les justes comme sur les injustes » et revêt les lys des champs de parures que n’avait pas « Salomon même, dans toute sa gloire »…
A l’Evangile dont il est issu et dont il tient tant à se distinguer …
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Une réponse à “Poésie/Keats: Cette étrange capacité négative que Shakespeare possédait à un degré énorme … (Solomon in all his glory was not arrayed like one of these)”
11 oct 12 à 08:53
Morceaux choisis:
Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
Jésus (Mt 5: 43-45)
Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point: vous valez plus que beaucoup de passereaux.
Jésus (Matthieu. 10: 29-31)
Considérez comment croissent les lis: ils ne travaillent ni ne filent; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui est aujourd’hui dans les champs et qui demain sera jetée au four, à combien plus forte raison ne vous vêtira-t-il pas, gens de peu de foi?
Jésus (Luc 12: 27-28)
Je rêve presque que nous soyons des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire.
John Keats
Je vis une Dame par la prairie, elle était belle — une fille des fées, ses cheveux étaient longs, ses pas légers, et ses yeux étaient fous. (…) Et sûrement son étrange langage disait : « Je t’aime fidèlement. (…) Je vis aussi des rois pâles, et des princes pâles, des guerriers pâles, tous pâles comme la mort ; — Ils me criaient : « La Belle Dame sans merci t’a pris dans ses rets.
Keats
J’ai été frappé tout d’un coup de la qualité essentielle à la formation d’un Homme d’Art accompli particulièrement en Littérature et que Shakespeare possédait à un degré énorme – je veux dire la Capacité Négative, je veux dire celle de demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison.
John Keats
La poésie doit nous frapper comme l’expression, par mots, des plus hautes pensées, et nous paraître presque une réminiscence.
John Keats (27 févr. 1818)
Rien ne semblait lui échapper, ni le chant d’un oiseau, ni la réponse en sourdine du sous-bois ou de la haie, ni le bruissement de quelque animal, ni les variations des lumières vertes et brunes et des ombres furtives, ni les mouvements du vent – la façon exacte que celui-ci avait d’attraper certaines fleurs et plantes élancées – ni la pérégrination des nuages ; ni même les traits et les gestes des trimardeurs de passage, la couleur des cheveux d’une femme, le sourire d’un visage d’enfant, l’animalité furtive, sous le déguisement d’humanité chez nombre de vagabonds, ni même les chapeaux, les vêtements, les souliers, partout où ceux-ci véhiculaient la moindre indication quant à la personnalité du porteur.
Joseph Severn
He goes on to say « the simple imaginative Mind may have its rewards in the repetitions of its own silent workings coming continually on the Spirit with a fine Suddenness » – a remark that contains more of the psychology of productive thought than many treatises. (…) Ultimately there are two philosophies. One of them accepts life and experience in all its uncertainty, mystery doubt and half knowledge and turns that experience unto itself to deepen and deepen its own qualities – to imagination and art. This is the philosophy of Shakespeare and Keats.
John Dewey
Le poème est un creuset où sont portés à l’incandescence les objets d’étonnement et de plénitude jusqu’à ce qu’ils révèlent la lumière dont ils étaient seulement soupçonnés d’être porteurs.
Jean Roudaut
Les lettres de Keats constituent la plus riche et la plus émouvante correspondance laissée par un écrivain anglais du siècle dernier. On y suit pas à pas l’évolution d’un esprit qui mûrissait avec une rapidité exceptionnelle et multipliait les confidences, non tant (sauf les déchirants cris d’amour et de jalousie de la fin de sa vie) sur lui-même ou sur la composition de ses œuvres que sur le sens de la poésie. Chez le poète, il voulait tout d’abord une réceptivité totale, une ouverture presque indolente aux impressions de la nature et du monde extérieur. Dans une lettre du 27 octobre 1818, Keats énonce que le vrai poète n’a aucune identité ; il n’est rien et il est tout, un caméléon. Un an plus tôt déjà, il avait, à propos de Shakespeare, dénommé » capacité négative » (« négative capability »), ce don de séjourner dans le mystère et le doute sans se soucier de poursuivre faits ou raison. Son culte des sensations, souvent proclamé, l’est moins des seules jouissances de goût ou de parfum (cependant fort intenses chez lui) que de ces intuitions de l’imagination qui ne reposent sur rien de rationnel. Il tenait en outre l’intensité comme l’apanage, et peut-être la marque, du génie. Après quelque profusion trop décorative, dans ses œuvres de jeunesse, des maniérismes et des langueurs prodiguées, Keats en vint très vite à répudier tout didactisme, tout excès de couleur ou de génante présence du poète (lettre du 3 févr. 1818). » La poésie doit nous frapper comme l’expression, par mots, des plus hautes pensées, et nous paraître presque une réminiscence » (27 févr. 1818). Dans les meilleurs de ses vers, le poète si jeune encore élimine toute rhétorique, toute virtuosité verbale comme celle de Byron ou de Swinburne, les prosaïsmes qu’avait recherchés ou consentis Wordsworth, et même une certaine mollesse qui affaiblit parfois Shelley. Il y a dans les odes et dans Hyperion , aussi bien que dans une dizaine de sonnets, une densité, une concentration explosive, et un toucher infaillible pour réaliser l’adéquation juste et pleine entre l’émotion ou la pensée et l’expression. Car il y a une pensée personnelle et profonde chez Keats, comme chez Goethe, Baudelaire, Mallarmé ou Rilke. Il a vécu le rêve romantique d’évasion vers la Grèce, terre de la beauté, mais surtout de la mythologie, qui animait la nature, et des dieux païens, chers à Keats qui ne fut jamais touché par le puritanisme, par le christianisme ou même par le spiritualisme platonicien. Dans une très belle lettre du 3 mai 1818, il a parlé du passage graduel d’une demeure de la pensée juvénile à d’autres logis moins radieux, dans lesquels on sent la présence de la misère humaine et on porte ce que Wordsworth appelait » le fardeau du mystère « . Il imagina un moment les Grecs comme un peuple serein, content de vivre pour la beauté. Pourtant il aperçut plus vite que Chénier ou Schiller ce qu’avait de partiel cette idéalisation. À la fin de sa vie, révisant son Hyperion , il dépeignait un temple dont seuls peuvent gravir l’escalier » ceux pour qui les misères du monde sont misère, et ne leur laissent nul repos « . À celle qu’il aimait jusqu’à la torture, il confessait éprouver en son cœur les souffrances qu’Hamlet aimant Ophélie avait dû ressentir, malgré ses sarcasmes. Comme Rimbaud, en trois ou quatre années, Keats concentra l’expérience de plusieurs existences et atteignit une perfection artistique si riche de vie, de variété, si infaillible dans ses réussites que bien des critiques de son pays ont répété le mot de Matthew Arnold : » Il est, avec Shakespeare, au premier rang des poètes. »
Ultima8team
Il n’y a que l’Occident chrétien qui ait jamais trouvé la perspective et ce réalisme photographique dont on dit tant de mal: c’est également lui qui inventé les caméras. (…) Un chercheur qui travaille dans ce domaine me faisait remarquer que, dans le trompe l’oeil occidental, tous les objets sont déformés d’après les mêmes principes par rapport à la lumière et à l’espace: c’est l’équivalent pictural du Dieu qui fait briller son soleil et tomber sa pluie sur les justes comme sur les injustes. On cesse de représenter en grand les gens importants socialement et les, et en petit les autres. C’est l’égalité absolue dans la perception.
René Girard
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la “victime inconnue”, comme on dirait aujourd’hui le “soldat inconnu”. Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent.
René Girard





