
Rarement résultat d’une élection présidentielle aura été aussi prévisible. Et pourtant le 6 mai, l’écart entre les deux candidats a été assez réduit : 51,6 % pour François Hollande, 48,4 % pour son adversaire. Ce resserrement conduit à s’interroger sur le mystère de cette élection : Nicolas Sarkozy a-t-il mené la bonne campagne, celle qui lui a permis de regagner du terrain mais qui au total l’a laissé vaincu, ou une autre campagne eût-elle pu le mener à la victoire ? Les données de sondages recueillies à l’occasion du vote du second tour, en particulier celles d’Ipsos et d’OpinionWay, que nous remercions d’avoir mises à notre disposition, permettent de mieux comprendre la signification du vote des Français.
Trois caractéristiques peuvent être associées à ce vote et, paradoxalement, compte tenu de sa victoire, aucune n’est favorable à la gauche. La première est que la présidentielle est marquée par la crise. Au moment de voter le 6 mai, il ne s’est trouvé qu’un Français sur quatre (26 % exactement) pour estimer que la situation du pays irait « en s’améliorant dans les années à venir » en cas de victoire de François Hollande et une proportion identique pour le penser en cas de réélection de Nicolas Sarkozy (25 %).
Le sentiment dominant est celui d’une dégradation accrue de la situation du pays quel que soit le vainqueur, avec une plus grande inquiétude en cas d’élection du socialiste pourtant vainqueur (46 % le craignent) qu’en cas de succès du leader de la droite (41 % le croient).
La deuxième caractéristique de l’élection est de traduire un vote de rejet et non un vote d’adhésion. Une courte majorité des électeurs s’étant exprimés lors du second tour (51 % exactement) l’a fait en mettant en avant sa volonté de barrer la route à l’adversaire, 49 % ont voté avant tout pour que leur candidat soit élu président. Chiffres serrés à l’image du scrutin et qui correspondent à sa logique profonde. A cette différence près qu’en 2007 dans le duel entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, 69 % des électeurs s’étant exprimés avaient émis un vote d’adhésion, 31 % seulement un vote de rejet. Hormis le calamiteux second tour de 2002, il faut sans doute remonter au match revanche qui opposait en 1981 François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing pour retrouver l’expression d’un vote rejet majoritaire.
(…) La dernière caractéristique du vote du 6 mai est que les Français élisent un président de gauche, alors que beaucoup de leurs idées les ancrent à droite, voire très à droite. Dans le sondage du jour du vote conduit par OpinionWay, les thèmes de campagne sur lesquels M. Sarkozy a chauffé le pays à blanc (à petit blanc, serait-on tenté d’écrire) font un tabac.
Le sentiment qu’ »il y a en France trop d’immigrés », phrase-test des enquêtes d’opinion devenue sous l’égide du président sortant un argument électoral de l’entre-deux-tours, recueille 62 % d’adhésion, contre 48 % dans une enquête conduite lors de la présidentielle de 2007, une progression de 14 points. Dans la présidoscopie d’Ipsos, le mot « islam » recueille 81 % d’évocations négatives contre 63 % en 2007. La réponse « très négative » passe de 25 % à 45 % aujourd’hui, 20 points de plus en cinq ans.
Comment la gauche a-t-elle pu se frayer les chemins de la victoire dans un tel environnement idéologique ? Pour l’emporter, M. Hollande s’est appuyé sur ce que la science politique appelle « le vote de portefeuille » (la façon de voter dépend de son niveau de revenus), le soutien actif des électeurs politisés et le travail d’unification de son électorat potentiel. (pour en savoir plus…)