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« Protectionnisme, le fantasme du village gaulois » par PAD

Posté le Lundi 16 janvier 2012 par sil

Par PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS dans LE POINT

En économie, les mauvais réflexes ont la vie dure. Le 17 juin 1930 était promulguée aux États-Unis la loi Hawley-Smoot, du nom de deux élus républicains du Congrès, qui augmentait fortement les droits de douane sur plus de 20 000 marchandises importées. Les économistes américains s’étaient pourtant mobilisés, à travers une pétition recueillant 1 028 signatures, pour mettre en garde contre les conséquences de cette déclaration de guerre protectionniste. Le constructeur automobile Henry Ford avait lui-même passé une soirée à la Maison-Blanche pour tenter de convaincre le président Hoover de ne pas signer cette « stupidité économique ». En vain. La pression politique et de l’opinion publique était trop forte, dans le contexte de débâcle économique et financière et d’envolée du chômage apparu à la suite du krach boursier d’octobre 1929, pour que Hoover pût se ranger aux arguments libre-échangistes.

La riposte des partenaires commerciaux au Hawley-Smoot Tariff Act ne tarda guère. Les autres grands pays augmentèrent en rétorsion leurs taxes à l’importation, instaurèrent des quotas, se replièrent sur leur propre marché intérieur – la Grande-Bretagne décréta la préférence impériale -, avec pour conséquence d’accélérer la contraction du commerce international et de prolonger en l’aggravant la Grande Dépression. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les grands pays tirèrent les leçons de cette erreur économique fatale en décidant d’harmoniser les tarifs douaniers et de libéraliser les échanges. Le 30 octobre 1947, vingt-trois pays signaient le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), dont le dernier cycle de négociations a abouti en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le protectionnisme fait, avec la crise économique et financière que connaissent depuis trois ans les grands pays industrialisés, son grand retour. De nombreux États sont de plus en plus tentés d’ériger des barrières de toutes sortes pour empêcher les biens fabriqués à l’étranger de pénétrer sur le territoire national. Avec un raisonnement très simple, pour ne pas dire simpliste. Protéger le marché intérieur, c’est favoriser la production nationale, c’est donc rééquilibrer les comptes extérieurs, c’est donc protéger l’emploi.

Mi-décembre, le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, n’a pas caché son inquiétude face au regain de protectionnisme. « Dans un contexte de plus grande incertitude économique et de risques mondiaux accrus, il est d’autant plus important que le processus d’ouverture des échanges mondiaux se poursuive. Le coût d’un protectionnisme de forte intensité pour l’économie mondiale serait de l’ordre de 800 milliards de dollars », a-t-il estimé, ajoutant que « les fortes vagues amenées par la tempête risquent de faire céder le point d’ancrage » qu’ont constitué le système commercial multilatéral et l’ouverture croissante des pays aux échanges. De fait, le cycle de Doha, entamé depuis six ans, est dans l’impasse. L’administration Obama juge que les grands pays émergents ont suffisamment émergé pour supporter une concurrence accrue et pour détruire les barrières douanières qui entourent encore leurs produits industriels. Évidemment, les pays émergents ne veulent pas en entendre parler et continuent de vouloir protéger leur industrie naissante.

Spirale perdante

Les fortes vagues risquent aussi de faire sauter les bonnes résolutions affichées depuis le début de la crise par les pays du G20, qui, à l’issue de chacun de leurs sommets, avaient réaffirmé leur rejet de toute mesure protectionniste. L’OMC a recensé, entre la mi-octobre 2010 et la mi-octobre 2011, 339 mesures d’entrave au commerce, soit une hausse de 53 % par rapport aux douze mois précédents. Taxes américaines sur les tuyaux d’acier et sur les pneus en provenance de Chine ; en retour, taxes chinoises sur les grosses voitures importées des États-Unis. Au Brésil, surtaxe additionnelle de 28 % sur les voitures de marques étrangères n’ayant pas d’usines au Brésil, restrictions sur les exportations de blé en Russie, de riz en Inde, etc. Rien de très grave encore puisque toutes ces mesures restrictives ne concernent que 0,9 % du volume total des échanges mondiaux et que le commerce international devrait enregistrer une progression de 5,8 % en 2011, après une hausse de 14,5 % en 2010 et une contraction de 12 % en 2009. Mais cette multiplication de bisbilles et d’escarmouches bilatérales fait craindre à Pascal Lamy une guerre mondiale, « une spirale de représailles dans laquelle tous les pays seraient perdants ». Ce qui inquiète surtout le directeur général de l’OMC, c’est le fait que le protectionnisme progresse dans les esprits et dans les discours. Que l’envie de restreindre les importations pour promouvoir les industries nationales ne cesse de monter et que la tentation protectionniste démange de plus en plus des gouvernements soucieux d’apporter une réponse toute trouvée, simple et populaire aux difficultés économiques nationales.

Si l’esprit protectionniste gagne du terrain un peu partout dans le monde, il prospère en France comme nulle part ailleurs. Il est même sans doute le seul sujet économique qui fasse consensus dans la classe politique française. Au mois de juin, une pétition pour demander qu’Air France achète des Airbus et pas des Boeing avait déjà réuni 144 parlementaires de toutes tendances. Et aujourd’hui, tous les candidats à l’élection présidentielle ont inscrit, sans exception, sous des formes diverses, à des degrés différents et sous des prétextes variés, le recours au protectionnisme dans leur programme économique. À gauche comme à droite, au centre, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite, tous sont d’accord pour instaurer des barrières douanières afin de limiter l’importation de produits étrangers. En France, la pensée unique du protectionnisme règne sans partage.

Laurent Wauquiez, ministre de la Recherche, défend « un protectionnisme européen qui accepte le bras de fer avec ses principaux rivaux, un protectionnisme moderne et européen qui n’enferme pas mais protège ». « La frontière est devenue un gros mot qu’il faut réhabiliter. On est dans une mondialisation sans limites et sans frontières. Il faut assumer qu’il y a une frontière, qui doit être protégée et défendue. »

Le Parti socialiste se dit, lui, favorable à un « commerce juste » et recommande la mise en place d’ »Ã©cluses douanières ». « Pour protéger les intérêts de l’Europe, de ses savoir-faire et de ses salariés dans la mondialisation, pour mieux réguler le commerce, nous agirons pour augmenter les droits de douane sur les produits provenant de pays ne respectant pas les normes internationales en matière sociale, sanitaire ou environnementale. » Les Verts proposent pour leur part que les produits entrants soient « taxés à hauteur de ce qu’ils auraient coûté s’ils avaient respecté les clauses environnementales des accords multilatéraux sur l’environnement et les accords de l’Organisation internationale du travail ». Jean-Luc Mélenchon souhaite la mise en place d’ »un bouclier douanier sélectif », Nicolas Dupont-Aignan se veut le candidat du « protectionnisme ».

Le totem « made in France »

Quant à Marine Le Pen, elle a placé le protectionnisme au coeur de son programme économique afin de « réarmer l’économie française face à la mondialisation ». Elle veut « la création de protections intelligentes aux frontières », en considérant toutefois, avec une grandeur d’âme qui l’honore, que ces barrières douanières ne s’appliqueraient pas « vis-à-vis des pays les plus pauvres du monde, africains notamment, parce que ces pays, malheureusement, n’ont pas les moyens de payer correctement leurs travailleurs et de leur offrir une vraie protection sociale ». Même François Bayrou, censé appartenir à la famille politique française la plus libre-échangiste du pays, s’est fait le promoteur inattendu de l’achat du « made in France ».

De façon assez stupéfiante, il faut le dire, pas une seule voix ne s’élève dans la classe politique française pour défendre les bienfaits du « libre-échange », pour vanter par exemple les gains que représente pour le consommateur l’achat de marchandises étrangères meilleur marché que celles fabriquées en France, pour dire que le protectionnisme constitue une atteinte à la liberté de choix en même temps qu’un impôt sur la consommation. Pas une voix pour reprendre simplement la conclusion de toutes les études économiques, à savoir que les pays qui sont les plus ouverts aux échanges internationaux et à la concurrence, comme Singapour ou les Pays-Bas, sont aussi ceux qui connaissent les taux de croissance les plus élevés et les taux de chômage les plus bas. Pas une voix pour faire remarquer que, si le protectionnisme fonctionnait et si l’interdiction d’importer des produits étrangers permettait de renforcer l’économie nationale, la Corée du Nord serait aujourd’hui le pays le plus prospère de la planète.

Le terrain socio-politico-économique est, certes, très favorable au développement de la pensée unique anti-libre-échange en France : croissance nulle, chômage à 10 %, déficit de la balance commerciale de 75 milliards d’euros. « Quand un pays vit une période difficile, on assiste à ce type de prurit protectionniste, estimait récemment l’économiste Charles Wyplosz dans un entretien au Monde. La France ne fait pas exception. De plus, elle est entrée en période électorale et les princes qui nous gouvernent veulent acheter quelques voix à bon compte. »

Culture protectionniste

Car le populisme protectionniste ne peut rencontrer qu’un grand succès auprès d’une opinion publique française elle-même vent debout contre le libre-échange. Une enquête internationale menée il y a quelques années indiquait que 55 % des Français étaient hostiles à la libéralisation des échanges, contre seulement 22 % des Allemands, 21 % des Italiens, 14 % des Polonais et 12 % des Britanniques. Les choses ne se sont sans doute pas améliorées depuis avec la crise.

« La France n’aime pas le libre-échange, constate l’historien David Todd, auteur de L’identité économique de la France. Libre-échange et protectionnisme, 1814-1851. Pour une majorité de Français, l’expression évoque d’abord des souffrances économiques, la concurrence avec les pays à bas salaires, la réduction de la protection sociale ou les délocalisations. L’économie française est en pratique largement aussi ouverte aux échanges que celle des autres pays développés. Mais le coeur n’y est pas. »

Cette culture protectionniste française remonte au XVIIe siècle, avec la diffusion des thèses mercantilistes, pour lesquelles l’échange commercial était un jeu à somme nulle et non pas un jeu gagnant-gagnant créateur de richesse, et qui préconisaient l’adoption de restrictions à l’exportation et à l’importation pour obtenir une balance du commerce favorable. Mais le protectionnisme s’est définitivement ancré en France, explique David Todd, au milieu du XIXe siècle, quand après plusieurs décennies de débats passionnés et de controverses, par journaux interposés, sur les avantages et les désavantages du commerce international, « le discours de la nation a remporté une victoire éclatante sur celui de la liberté ». Et quand l’opinion publique, notamment par anglophobie, s’est affirmée « protectionniste » par opposition à la Grande-Bretagne « libre-échangiste », industrialiste et inégalitaire. Lionel Jospin l’avait reconnu en 1999, le libre-échange n’est pas « dans la tradition économique française ». Un euphémisme.

Le libre échange « cause de tous nos maux » (Flaubert)

Aujourd’hui, si le protectionnisme « moderne » à la française tente de se revêtir d’habits moraux, à travers la mise en place de normes sociales et environnementales sur les produits étrangers, il n’en reste pas moins du protectionnisme. « Les produits industriels qu’exporte l’Europe sont plus riches en carbone que ses importations en provenance du monde en développement », souligne par exemple Pascal Lamy. Et pourquoi des pays comme la Chine ou l’Inde où les salaires progressent de plus de 10 % par an devraient-ils être considérés comme des pays socialement plus « condamnables » que les nations industrialisées, où le pouvoir d’achat stagne ou recule ?

Aujourd’hui, tout le monde comprend bien que derrière les barrières ou les « Ã©cluses » environnementales et sociales, que tous les candidats à l’élection présidentielle proposent d’instaurer, ce sont les importations en provenance d’Asie qui sont visées. Cette obsession du « made in China » fait oublier que 58 % des importations de la France viennent d’autres pays de l’Union européenne, que l’Allemagne représente 17 % de nos importations, plus du double de celles en provenance de Chine, qui elles-mêmes se situent au niveau de nos importations en provenance de Belgique ou d’Italie. Qui songerait sérieusement à surtaxer les produits allemands, belges ou italiens ? Sous quel prétexte pourrait-on limiter l’achat de biens fabriqués en Allemagne, avec qui la France devrait enregistrer cette année un déficit commercial de près de 20 milliards d’euros ? Il n’y a pas de barrières douanières assez hautes pour protéger aujourd’hui l’industrie française et pour rééquilibrer les comptes extérieurs du pays. À l’évidence, le mal de l’économie française se trouve ailleurs que dans les importations de produits étrangers ; à l’évidence, le protectionnisme n’est pas le remède, même si toute la classe politique française et une majorité de l’opinion publique semblent persuadées du contraire. Mais cela ne date pas d’hier. Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert donnait déjà cette définition du libre-échange : « Cause de tous nos maux. »

PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Frédéric Bastiat et la  » Pétition des fabricants de chandelles « 

L’économiste défend avec éloquence le libre-échange dans une lettre aux députés en 1845.

En 1846, l’économiste et homme politique français Frédéric Bastiat crée à Bordeaux l’Association pour la liberté des échanges (Ale). Soutenue financièrement par les négociants bordelais, elle publie une série de brochures en faveur de la liberté commerciale, organise des réunions publiques auxquelles participe Lamartine. Mais, très vite, raconte l’historien David Todd, elle subit la contre-attaque de l’Association pour la défense du travail national (ADTN), favorable au protectionnisme et qui rallie la quasi-totalité des patrons de l’industrie, la majorité des agriculteurs et même une partie du commerce maritime. Jouant sur la fibre anglophobe, dénonçant la tentative faite par l’Ale  » pour naturaliser en France cette importation anglaise  » qu’est le libre-échange, l’ADTN remporte au bout de quelques années une victoire idéologique écrasante auprès des élites du pays et de l’opinion publique.

En 1845, Frédéric Bastiat avait publié, pour dénoncer les méfaits du protectionnisme, sa célèbre  » Pétition des fabricants de chandelles  » adressée à MM. les députés. » Nous subissons l’intolérable concurrence d’un rival étranger placé, à ce qu’il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu’il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit ; car, aussitôt qu’il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s’adressent à lui, et une branche d’industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n’est autre que le soleil, nous fait une guerre si acharnée que nous soupçonnons qu’il nous est suscité par la perfide Albion, d’autant qu’il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous. Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contrevents, volets, rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte si inégale.(…)Et d’abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle, quelle est en France l’industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ? « 

sil @ 14:23
Catégorie(s): Généralités


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