eXc: Nous aimons la liberté, l'état de droit, l'héritage des Lumières, la séparation de l'église et de l'état, l'humour. Nous n'aimons pas le fascisme, le communisme, l'antiaméricanisme, l'antisémitisme, le racisme, la bureaucratie, les totalitarismes. Nous estimons que le plus grave danger que courent les démocraties libérales est de céder à l'islamofascisme. Lire plus

The Dream

Posté le Jeudi 13 janvier 2011 par Letel

en vf, un très joli conte de Churchill.

Traduit par Thérèse Delpech pour Commentaire, hiver 2010-2011 ; écrit par Winston Churchill en 1947 ; paru dans le Sunday Telegraph en 1966. Bonne année à tous !

Churchill évoque un dialogue avec le fantôme de son père en 1947, alors qu’il peint son portrait à Chartwell. Randolph Churchill a pensé jusqu’à sa mort que Winston était un raté et c’est là manifes­tement une blessure toujours ouverte dans le cœur de son fils. L’entretien porte sur tous les changements intervenus depuis la mort du père. Winston retarde autant qu’il le peut le moment où il doit annon­cer l’ampleur des catastrophes qui se sont produites au XXe siècle. Mais il finit par le faire, sans rien dire de son rôle, et son père disparaît.

THÉRÈSE DELPECH

C’était un après-midi brumeux de novembre 1947, et je peignais à Chartwell, dans l’atelier du cottage en bas de la colline. Quelqu’un m’avait envoyé un portrait de mon père peint pour un des clubs conservateurs de Belfast au moment de sa visite dans l’Ulster lors de la crise du Home Rule de 1886. La toile était méchamment déchirée, et, bien que j’hésite toujours à peindre des visages, je décidai d’essayer d’en faire une copie.
Mon chevalet était éclairé par une lampe puissante reproduisant la lumière naturelle, ce qui est indispensable pour peindre à l’inté­rieur pendant l’hiver britannique. À sa droite se trouvait le portrait dont je faisais la copie, et derrière moi un grand miroir permettait d’examiner le portrait à l’envers. J’avais dû peindre pendant une heure et demie et j’étais profondément concentré sur mon sujet. Je dessinais le visage de mon père en regardant le portrait et en me tournant souvent sur la droite pour vérifier mes progrès dans le miroir. J’étais très absorbé par mon travail et mon esprit était libre de toute autre pensée que celle de ce visage aimé et respecté que je voyais tantôt sur la toile, tantôt sur le portrait, tantôt dans le miroir.
Je venais d’essayer de rendre le mouvement de sa moustache quand j’eus soudain un senti­ment étrange. Je me retournai avec ma palette à la main, et là, assis dans mon fauteuil en cuir rouge, se trouvait mon père.
Il ressemblait tout à fait à l’homme que j’avais vu à sa grande époque, à celui dont j’avais lu tant de récits pendant son année de gloire. Il était petit et mince, avec la grande moustache que je venais de peindre, et son air intelligent, séduisant et vif. Ses yeux cillaient et brillaient. Il était manifestement de très bonne humeur, occupé à remplir son porte-cigarette en ambre avec un petit bout de coton avant d’y mettre sa cigarette. Ceci était destiné à arrêter la nicotine, dont on pensait alors qu’elle pouvait avoir des effets néfastes. Il correspondait si exactement aux souvenirs les plus charmants que j’avais de lui que j’avais du mal à en croire mes yeux. Je n’avais pas peur, mais je pensais que je devais rester là où je me trouvais sans m’approcher plus.
Papa ! dis-je.
– Que fais-tu, Winston ?
– J’essayais de copier votre portrait, celui qui a été fait quand vous êtes allé dans l’Ulster en 1886.
– Je ne l’aurais jamais cru, dit-il.
– Je fais cela seulement pour mon plaisir, répondis-je.
– Bien sûr, tu ne pourrais jamais gagner ta vie de cette façon.
Il y eut une pause.
– Dis-moi, reprit-il, quelle année sommes-nous ?
– 1947
– De l’ère chrétienne, j’imagine ?
– Oui, c’est encore ainsi que l’on compte.
– Je ne me souviens de rien après 1894. J’ai été très perturbé cette année-là… Donc plus de cinquante ans ont passé. Beaucoup de choses ont dû se produire…
– Beaucoup, Papa.
– Raconte-moi.
– Je ne sais pas vraiment par où commencer – lui répondis-je.
– La monarchie est-elle toujours en place ? demanda-t-il
– Oui, plus forte encore que du temps de la reine Victoria.
– Qui est le roi ?
– George VI –
– Quoi ?  Deux George supplémentaires ?
– Mais, Papa, vous vous rappelez sûrement la mort du duc de Clarence ?
– Juste. Ceci explique cela. Ils ont dû être très malins pour garder le trône.
– Ils ont pris l’avis des ministres qui avaient la majorité à la Chambre des Communes -.
– Tout cela continue donc ? Je suppose qu’ils font toujours usage des mêmes procé­dures pour clore les débats à la Chambre ?
– Bien sûr.
– Le Carlton Club existe toujours ?
– Oui, on va le reconstruire.
– J’aurais pensé qu’il durerait plus long­temps ; la structure de l’édifice avait l’air très robuste. Et le Turf Club ?
-Il est OK.
– OK ? Que veux-tu dire par là ?
– C’est une expression américaine, Papa. Aujourd’hui on utilise des initiales pour toutes sortes de choses, comme auparavant on disait RSPCA et HMG.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire allright.
– Et les courses, il y en a toujours ?
– Vous voulez dire les courses de chevaux ?
– Bien sûr – répondit-il – De quelles autres courses pourrait-il s’agir ?
– Elles continuent.
– Les Oaks, le Derby, le Leger ?
-Elles ont lieu sans faute chaque année.
– Et la Primrose League ?
– Elle n’a jamais eu autant de membres. Il avait l’air très content de l’apprendre.
– J’ai toujours eu confiance en Dizzy*, ce vieux Juif. Il a bien compris de quoi serait fait l’avenir. Il a dû mettre le travailleur britan­nique au centre du tableau. Et là, il jeta un œil sur ma toile.
– Peut-être que je te dérange dans ton travail artistique ? dit-il, avec cet étrange sourire railleur qui vous désarmait et vous déconcertait tout à la fois.
Palette en main, j’inclinais légèrement la tête.
– Et l’Église d’Angleterre ?
– Vous avez fait un excellent discours à ce sujet en 1884, et je citais : « Et, debout comme un phare dans la tempête, elle marque l’en­trée du port où tous ceux qui sont troublés par les vicissitudes de l’existence finissent par trouver une paix qui dépasse toute compré­hension humaine. »
– Quelle mémoire tu as ! Mais tu as toujours eu une bonne mémoire. Je me souviens que le Dr Welldon m’avait raconté que tu avais récité les mille deux cent lignes de Macaulay sans une seule erreur.
Après une pause. -Tu es toujours protes­tant ?
– Épiscopalien.
– Les évêques siègent-ils toujours à la Chambre des Lords ?
– Bien sûr, et ils font toutes sortes de discours.
– Sont-ils meilleurs qu’ils ne l’étaient ?
– Je n’ai jamais écouté ceux qu’ils faisaient jadis.
– Quel est le parti au pouvoir ? Les Libé­raux ou les Tories ?
– Aucun des deux, Papa. Nous avons un gouvernement socialiste, qui jouit d’une très large majorité. Ils sont au pouvoir depuis deux ans, et vont probablement y rester encore deux autres années. Nous avons adopté une nouvelle loi et les mandats sont passés de sept à cinq ans.
– Socialiste ? s’exclama-t-il, mais je croyais t’avoir entendu dire que nous avions toujours la monarchie ?
– Les Socialistes sont tout à fait favorables à la monarchie et votent des budgets très généreux pour la maintenir.
– Tu veux parler de la Bourse royale, de la Liste civile, etc. ? Comment les font-ils passer aux Communes ?
– Il y a bien entendu quelques rebelles, mais le vieux républicanisme de Dilke et de Labby est tout à fait mort. Les Travaillistes et les syndicats ne voient pas seulement dans la monarchie une institution nationale, ils y voient une institution nationalisée. Ils se rendent même aux réceptions de Buckingham Palace. Ceux qui ont des idées vraiment radi­cales s’y rendent en chandail.
– C’est tout à fait raisonnable. Je suis heureux que l’on ait mis fin à toutes ces céré­monies vestimentaires.
– Excuse-moi, Papa, mais j’aimais bien le décorum du passé.
– La forme n’a guère d’importance si la substance demeure. Après tout, Lord Salis­bury était si distrait qu’il s’est rendu un jour à une réception royale en uniforme et en pantoufles. Qu’est-il devenu ?
– Lord Salisbury dirige le parti conservateur à la Chambre des Lords.
– Quoi ! dit-il. Il doit avoir l’âge de Mathusalem ?
– Non. C’est son petit-fils.
– Ah, et Arthur Balfour ? Est-il jamais devenu premier ministre ?
– Oh, oui, il a bien été premier ministre et il a perdu les élections de façon spectaculaire.

Lord Randolph Churchill
Lord Randolph Churchill est né en 1849. Son père était le septième duc de Marlborough (le premier duc fut le vainqueur de Blenheim, en 1704, auquel Winston Churchill consacra une imposante biographie). Randolph Churchill fut élu aux Communes en 1874. Il appartenait au parti « Tory », il était conservateur donc, mais de tendance démocratique. Aussi, anima-t-il, au sein de son parti, une fraction dite « Tory democrat », fille de la fraction de Disraeli « Trust the people », qui fit scission. Il se réconcilia avec les autres Tories et avec Salisbury en 1882. Il devint alors, en 1886, Chancelier de l’échiquier. Il était audacieux, impétueux, provoquant en paroles. L’Angleterre lui doit l’annexion de la Birmanie. Il connaissait l’Irlande où son père avait été Lord Lieutenant, et il fut, à la fois, le défenseur, comme Gladstone, du Home rule, donc proche de Parnell, et le protecteur intransigeant de la minorité protestante de l’Ulster. Il mourut de la syphilis en 1895. De son mariage avec une Américaine, Jenny Jérôme, naquit, en 1874, son fils aine, Winston. Le père ne connut rien de la carrière et des succès politique du fils. Lequel, né à Blenheim Palace, où il repose, depuis sa mort en 1965, publia, en 1908 (il avait alors quitté le parti « Tory » pour rejoindre le parti « Libéral »), une biographie de son père, dans laquelle il le dépeint comme le héros d’un torysme à la fois démocratique et libéral (ce qui était son propre cas). NDLR de Commentaire

Plus tard, il a été ministre des affaires étran­gères et a occupé quelques autres postesimportants. Il avait plus de quatre-vingt ans quand il est mort.
– A-t-il fait de grandes choses ?
– Ramsay MacDonald, le premier ministre du premier gouvernement socialiste, qui était au pouvoir à sa mort, a dit qu' »il avait vu beaucoup de choses de loin ».
– Comme c’est bien dit ! Mais qui est Ramsay MacDonald ?
– C’était le leader du premier et du second gouvernement socialiste, sans majorité à la Chambre.
– Le premier gouvernement socialiste ? Il y en a donc eu plus d’un ?
– Oui, plusieurs. Mais celui-ci est le premier à être pourvu d’une majorité.
– Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
– Pas grand-chose. Ils ont nationalisé les mines et les chemins de fer ainsi que quelques autres services, en payant le prix fort. Vous savez, Papa, bien qu’ils soient stupides, ils sont très respectables, et de plus en plus embour­geoisés. Ils n’ont plus la férocité des vieux radicaux, même s’ils professent toujours des absurdités économiques.
– Où en est le suffrage ?
– Universel -, répondis-je. Même les femmes ont le droit de vote.
– Dieu du ciel ! s’exclama-t-il.
– Elles constituent un soutien très solide pour les Tories.
– Arthur** était toujours favorable au vote des femmes.
– Le résultat n’a pas été aussi mauvais que je le pensais, dis-je.
– Vous ne les admettez tout de même pas à la Chambre des Communes ? demanda-t-il.
– Oh, bien sûr que si. Certaines ont même été ministres. Elles ne sont pas nombreuses. Elles ont trouvé leur juste place.
– Donc le suffrage donné aux femmes n’a pas produit de grandes différences ?
-Il a rendu les politiciens plus doucereux qu’ils ne Tétaient de votre temps. Et les débats publics sont beaucoup moins amusants. On ne peut plus dire les choses que vous aviez l’ha­bitude de dire.
– Qu’est-il arrivé en Irlande ? Ont-t-ils fini par avoir leur Home Rule ?
– Le Sud l’a eu, mais l’Ulster est resté avec nous.
– Le Sud est devenue une République ?
– Personne ne sait au juste ce qu’ils sont. Ils ne sont plus dans l’Empire sans en être vrai­ment sortis. Mais ils sont beaucoup plus amicaux avec nous qu’auparavant. Ils ont construit un système catholique romain dans le Sud. Il n’y a pas eu d’anarchie ou de chaos. Ils deviennent de plus en plus heureux et pros­pères. L’amertume du passé disparaît progres­sivement.
– Ah ! dit-il, comme les Tories étaient fâchés avec moi quand je leur ai fait observer qu’il n’y avait pas un seul homme d’État anglais qui n’ait eu son heure de Home Rule. Puis, après une pause, Finalement, le Home Rule ne veut-il pas dire Rome Rule ?
– Certainement, mais ils aiment ça. Et l’Église catholique est maintenant devenue un grand champion de la liberté individuelle.
-Tu dois vivre une époque très heureuse. Un âge d’or, dirait-on.
Ses yeux se promenèrent sur l’atelier, entiè­rement couvert de mes toiles. Je suivis son regard qui se posa finalement sur son portrait. Après un moment, il demanda : Tu habites dans ce cottage ?
– Non, dis-je, j’ai une maison sur la colline, mais vous ne pouvez pas la voir à cause du brouillard.
– De quoi vis-tu ? demanda-t-il. Sûrement pas de cela, dit-il en se tournant vers les tableaux.
– Non, bien sûr, Papa. J’écris des livres et des articles dans les journaux.
– Ah ! Un reporter. Il n’y a rien de désho­norant à cela. J’ai moi-même écrit des articles pour le Daily Graphie quand je suis allé en Afrique du Sud. Et j’étais vraiment bien payé : cent livres pour un article !
Avant que je puisse répondre, il me demanda : Qu’est-il arrivé à Bleinheim*** ? Blandford (son frère) disait toujours que ce ne pouvait devenir qu’un musée pour Oxford.
– Le duc et la duchesse de Marlborough y vivent encore. Il s’arrêta une nouvelle fois de parler, puis il ajouta : J’ai toujours dit : faites confiance au peuple. Seule la démocratie conservatrice, celle des Tories, peut faire le lien entre le passé et l’avenir.
– Ils n’occupent qu’une aile du Palais, dis-je, le reste est occupé par le MIS…
– Qu’est-ce que c’est donc ?
– Un service du gouvernement créé après la guerre.
– La guerre ? dit-il, en se redressant avec un air stupéfait. La guerre, dis-tu ? Il y a donc eu une guerre ?
– Nous n’avons eu que cela depuis que la démocratie s’est installée.
– Tu veux dire de vraies guerres, pas seule­ment des expéditions aux frontières ? Des guerres où des dizaines de milliers d’hommes perdent la vie ?
– Oui, Papa. C’est ce qui s’est produit sans interruption. Des guerres et l’attente d’autres guerres depuis que vous êtes mort.
– Raconte-moi.
– Il y a d’abord eu la guerre des Boers.
– Ah ! J’aurais arrêté celle-là. Je n’ai jamais été d’accord avec la formule « Vengez Majuba ». Il ne faut jamais prendre de revanche sur rien, surtout si l’on a le pouvoir de le faire. Je me suis toujours méfié de Joe.
– Vous voulez dire Monsieur Chamber­lain ?
– Oui. Il n’y a qu’un seul Joe, ou en tout cas un seul dont j’ai entendu parler. Un radical devenu chauvin est quelqu’un de dangereux. Mais que s’est-il passé dans la guerre des Boers ?
– Nous avons conquis le Transvaal et l’État libre d’Orange.
–  L’Angleterre n’aurait jamais dû faire cela. S’attaquer à deux républiques indépendantes a dû diminuer notre position dans le monde. Cela a sûrement remué toutes sortes de choses. Je suis sur que les Boers se sont bien battus. Quand j’ai été là-bas, j’en ai vu un grand nombre. Des hommes de la nature, avec des fusils, et à cheval. On a dû avoir besoin de beaucoup de soldats. Combien ? quarante mille ?
– Non. Plus de deux cent cinquante mille.
– Dieu du Ciel ! Quelle effroyable dépense pour le Trésor !
– Les impôts ont augmenté. Il était visible­ment troublé. Je l’ai donc rassuré en lui disant qu’ils avaient fini par baisser.
– Quel général a battu les Boers ? demanda-t-il.
– Lord Roberts, répondis-je.
– J’ai toujours cru en lui. Je l’avais nommé Commandant en chef en Inde quand j’étais ministre. C’était l’année où j’ai annexé la Birmanie. Lendroit était complètement anar-chique. Ils se contentaient de se massacrer. Nous avons dû intervenir, et très vite il y eut un gouvernement civilisé sous le contrôle de la Chambre des Communes. – II y avait comme une étincelle dans son regard quand il disait Chambre des Communes.
– J’ai toujours été un soutien fervent de la Chambre des Communes, Papa. Je lui suis toujours très favorable.
– Tu fais bien de l’être, Winston, car la volonté du peuple doit l’emporter. Avec un bon équilibre des pouvoirs, un large suffrage, et des élections libres, dites ce qu’il vous plaira et une partie de l’Angleterre corrigera l’autre.
– Oui, c’est ce que vous m’avez appris.
– Je ne t’ai rien appris. Je n’allais pas parler de politique avec un garçon comme toi. Jamais. Parmi les derniers de l’école ! Pas un seul succès à aucun examen si ce n’est à l’école de Cavalerie ! Tu m’écrivais des lettres guindées. Je n’avais aucune idée de la façon dont tu pourrais vivre avec le peu que je pour­rais vous laisser à toi et à Jack, après ce qui reviendrait à ta mère. J’ai bien songé au Barreau, mais tu n’étais pas assez intelligent. Ensuite j’ai pensé que tu pourrais aller en Afrique du Sud, mais tu étais très jeune, et je t’aimais tendrement. Les vieilles personnes sont toujours impatientes avec les jeunes. Les pères espèrent que leurs fils auront toutes leurs vertus sans leurs défauts. Tu aimais beaucoup jouer aux soldats et j’ai fini par décider de t’envoyer à l’Armée. J’espère que tu as eu du succès dans ta carrière militaire.
– J’ai été chef d’escadron dans la cavalerie. Il ne sembla pas impressionné.
– Quoi qu’il en soit, te voilà. Tu dois avoir plus de soixante-dix ans. Tu as un toit au-dessus de la tête. Tu as l’air d’avoir beaucoup de temps à gaspiller avec la peinture. Tu sembles avoir réussi à survivre. Marié ?
– Depuis quarante ans.
– Des enfants ?
– Quatre.
– Des petits-enfants ?
– Quatre.
– Je suis ravi. Mais dis m’en un peu plus sur ces guerres.
– Ce furent des guerres entre nations, causées par des démagogues et des tyrans.
– On les a gagnées ?
– Oui, on a gagné toutes nos guerres. Nos ennemis ont tous été battus. On les a même obligés à se rendre de façon inconditionnelle.
– On ne doit faire cela à personne. Les grands peuples oublient les souffrances, mais pas les humiliations.
– Cela s’est passé ainsi, Papa.
– Où nous sommes-nous retrouvés après tout cela ? Sommes-nous toujours à la tête du monde, comme du temps de la reine Victo­ria ?
– Non, le monde est devenu beaucoup plus grand autour de nous.
– Quelle est donc la plus grande puis­sance aujourd’hui ?
– Les Etats-Unis.
– Cela ne me dérange pas. Tu es toi-même à moitié américain. Ta mère était la plus belle femme que la terre ait portée. Les Jeromes étaient une famille américaine d’excellente origine.
– J’ai toujours travaillé à maintenir l’amitié avec les États-Unis et d’ailleurs avec l’ensem­ble du monde anglophone.
– Le monde anglophone, répéta-t-il, tu veux dire le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et tous ces pays-là ?
– Oui, tous ces pays.
– Sont-ils toujours loyaux ?
– Ce sont nos frères.
– Et l’Inde, est-ce que cela va bien de ce côté ? Et la Birmanie ?
– Hélas ! On les a perdues.
Il poussa une sorte de gémissement. Jusqu’alors il n’avait pas essayé d’allumer la cigarette qu’il avait mise dans son fume ciga­rette en ambre. Mais à présent, il prit une allumette dans la boîte en tirant sur la chaîne de sa montre, la même que celle que je portais moi-même. Pour la première fois, j’eus un sentiment de terreur. Je frottais mon pinceau sur la peinture de la palette pour être sur que tout était bien réel. Mais je tremblais tout de même. Pour soulager sa consternation je lui dis :
Peut-être reviendront-ils pour rejoindre le monde anglophone. On essaie aussi de mettre en place une organisation où nous-mêmes et l’Amérique auront un rôle très important. » Mais il resta plongé dans son cafard et se tassa dans le fauteuil. Puis il dit : «Ces guerres, celles qui ont suivi la guerre des Boers, qu’est-il arrivé aux grands Etats euro­péens ? Le danger vient-il toujours de la Russie ?
– Nous sommes tous très inquiets à son sujet.
– On l’a toujours été de nos jours, et du temps de Dizzy avant moi. Y a-t-il toujours un Tsar ?
– Oui, mais ce n’est pas un Romanoff. C’est une autre famille. Il est beaucoup plus puis­sant, et beaucoup plus despotique.
– Et l’Allemagne ? Et la France ?
– Elles sont toutes deux brisées. Leur seul espoir est de se relever ensemble.
– Je me souviens, dit-il, de t’avoir emmené place de la Concorde quand tu avais seule­ment neuf ans, et tu m’as posé une question sur le monument de Strasbourg. Tu voulais savoir pourquoi il était couvert de fleurs et de crêpe noir. Je t’ai parlé des provinces perdues de la France. Quel drapeau flotte sur Stras­bourg maintenant ?
– Le drapeau tricolore.
– Ils ont donc gagné. Ils ont eu leur revanche. Ce dut être un grand triomphe pour eux.
– Ils l’ont payé de leur sang, dis-je.
– Des guerres comme celles-là ont du coûter un million de vies. Elles ont du être aussi sanglantes que la guerre civile américaine.
– Papa, dis-je, dans chacune d’elles près de trente millions d’hommes furent tués sur le champ de bataille. Pendant la dernière guerre sept millions ont été assassinés de sang froid, surtout par les Allemands. Ils ont construit pour des êtres humains des abattoirs comme ceux que l’on trouve à Chicago. L’Europe est une ruine. Un grand nombre de ses villes ont été réduites en pièces par les bombes. Dix capitales en Europe orientale sont entre les mains des Russes. Elles sont communistes maintenant. Vous savez, Karl Marx et tout cela. Il se pourrait qu’une guerre encore pire se prépare. Une guerre de l’Est contre l’Ouest. Une guerre de la civilisation libérale contre les hordes mongoles. Le monde de la reine Victoria avec son ordre et son équilibre est bien fini. Mais, après avoir traversé tout cela, nous ne sommes pas désespérés.
II semblait interdit, et tripota sa boîte d’allu­mettes pendant environ une minute. Puis il dit :
Winston, tu m’as dit des choses terribles. Je n’aurais jamais cru que de telles horreurs puissent se produire. Je suis heureux de ne pas avoir vécu pour les voir. À t’écouter me raconter ces histoires effrayantes, tu donnes l’impression de très bien les connaître. Je n’aurais jamais pensé que tu évoluerais aussi bien. Bien sûr, tu es trop vieux maintenant pour y songer, mais quand je t’écoute parler, je me demande vraiment pourquoi tu n’as pas fait de politique. Tu aurais pu être d’une aide précieuse. Tu aurais même pu te faire un nom.
Il m’adressa un sourire bienveillant. Puis il prit l’allumette pour allumer sa cigarette et il la frotta contre la boîte. Il y eut un petit éclair. Il s’évanouit. Le fauteuil était vide. L’illusion avait pris fin. Je passai à nouveau mon pinceau sur la palette, et repris mon travail pour finir la moustache. Mais la scène avait été si vive que je me sentis trop fatigué pour continuer. Mon cigare s’était éteint, et la cendre était tombée sur toutes les couleurs.

WINSTON CHURCHILL Traduit de l’anglais par Thérèse Delpech

* Disraeli
** Balfour
*** Blenheim Palace, près d’Oxford, a été offert par le roi et le parlement à John Churchill, premier duc de Marlborough, en reconnaissance de la victoire qu’il avait remportée, avec Eugène de Savoie, à Blenheim en 1704, contre la France et la Bavière.

Letel @ 14:37
Catégorie(s): Mémé Bookine etUn peu d'histoire


Laisser un commentaire


2 réponses à “The Dream”

  • 2
    Letel:

    « Just before we left the Savoy, Sir Nicholas told me a last story—perhaps apocryphal—about his grandfather’s sentimentality and generosity:

    « One evening during the war, a cleaner at the Ministry of Defence was heading for her bus to go home and spotted something in the gutter: a file covered with pink ribbon and notices saying “Top Secret.” She picked it out of the puddle, tucked it under her raincoat and took it home. She showed it to her son, and he immediately realized it was terribly important.

    Without opening it, he hurried back to the Ministry of Defence. By the time he got there, it was late, and most everyone had gone home—and this young fellow was treated pretty insolently by the people at the door. They kept telling him just to leave the file there, and someone would deal with it in the morning. He said no and refused to go until he had seen someone of flag-officer rank.

    Finally someone senior came down and took the file—which turned out to contain the battle orders for Anzio, in which the Allies planned to try to establish a beachhead on Italy’s west coast.

    The war cabinet was called the following day to work out how serious the security breach was and whether the Anzio landings could proceed. They looked at the file carefully and decided that it had only been in the water for a few seconds and that the cleaning lady’s story was true—and so on balance, they decided to go ahead with the invasion of Italy.

    Churchill turned to Gen. Hastings Lionel “Pug” Ismay, the chief of the Imperial General Staff, and asked, “Pug, how did this happen?” Ismay told him about the woman and her son, and as he did, Churchill started to cry.

    “She shall be a Dame Commander of the British Empire!” he said. “Make it so!” » »
    http://online.wsj.com/articles/winston-churchill-still-stands-alone-1415375236

  • 1
    Letel:

    Un commentaire et une photo de Randolph.