Posté le Vendredi 3 septembre 2010 par James
Par Bernard Lewis
Le 3 avril 2003
Texte original : Saddam’s regime is a European import (National Post, April 3, 2003)
Traduit par James
La connaissance de l’Histoire est faible dans les pays occidentaux, et la recherche de la connaissance historique est souvent délaissée. Par exemple, les gens soutiennent souvent que le type de régime politique qui prévaut en Irak résulte de la culture immémoriale de la tradition arabe et islamique.
Ce qui est totalement faux. Le type de régime représenté par Saddam Hussein n’a pas de racines dans le passé arabe et islamique, c’est un régime idéologique importé d’Europe, le seul qui a fonctionné avec succès (dans le sens de sa capacité à survivre).
En 1940, le gouvernement français accepta la défaite et signa une paix séparée avec le IIIème Reich. Les colonies françaises de Syrie et du Liban restèrent sous le contrôle de Vichy, et furent de plus ouvertes aux Nazis pour faire ce qu’ils voulaient.
Elles devinrent des bases importantes de la propagande nazie et de leurs activités au Moyen-Orient. Les Nazis étendirent leurs opérations à partir de la Syrie et du Liban, avec de nombreux succès, en direction de l’Irak et alentours.
C’est à cette époque que le parti Baas fut fondé, tel un clone des partis nazis et fascistes, usant de procédés similaires adaptés a une idéologie similaire, et opérant dans la même voie (y compris l’appareil de surveillance qui existe dans les pays totalitaires, sans lequel un parti n’est pas un parti au sens des démocraties occidentales, mais une part de l’appareil du gouvernement). C’est l’origine du parti Baas.
Lorsque le Troisième Reich s’effondra, et après un intervalle, fut remplacé par l’Union Soviétique qui s’érigea en chef de file anti-occidental, le modèle nazi fut ajusté au modèle communiste, ce qui ne fut pas très difficile et ce fit sans difficulté.
C’est de là que vient le modèle du gouvernement irakien. Comme je l’ai déjà dit, il n’y a pas de telles racines dans le passé authentique du monde arabe et islamique. C’est au contraire une part du processus d’occidentalisation qui a atteint le Moyen-Orient.
Quand l’occidentalisation a échoué au Moyen-Orient, l’échec fut suivi d’un retour aux sources, une profonde recherche de la définition de soi et des autres. Je parle, bien entendu, de la religion.
La religion a plusieurs avantages. Elle est plus familière. Elle est vite accessible. Elle peut être immédiatement compris par les Musulmans. Les slogans nationalistes et socialistes, par contrastes, demandent une explication. La religion est moins exigeante. Ce que je veux dire, c’est que souvent la plus dure dictature ne peut supprimer complètement la religiosité perçue comme une opposition.
Dans les mosquées, les gens peuvent se rencontrer et parler. Dans les Etats fascistes pur style, les rassemblements et les discussions sont fortement contrôlés et réprimés. On ne peut traiter avec l’Islam. Les mouvements d’opposition islamique utilisent un langage assimilable par tous, et, à travers les mosquées, peuvent s’introduire dans un réseau de communication et une organisation.
Ces facilités donnent des arguments puissants au message religieux. En fait, les dictatures les ont toujours aidés par élimination de la compétition politique. La religion a encore un grand avantage sur les mouvements démocratiques.
Beaucoup de mouvements font valoir la liberté d’expression, même ceux qui s’y opposent. Ces derniers ne sont pas contraints. Même, leurs doctrines requièrent d’eux de supprimer ce qu’ils comprennent comme des idées impies et immorales, pas très fair play dans le jeu politique.
Ces mouvements religieux ont un autre avantage. Ils peuvent invoquer la vraie tradition de « soi » et de « l’ennemi » qui existe dans le monde islamique. C’est très ancien. Voyons, par exemple, dans l’historiographie. Nous pouvons dire que l’histoire européenne est une lutte contre, par exemple, les Maures, ou les Tartares. Si vous observez l’historiographie contemporaine des peuples du Moyen-Orient, leur lutte est toujours définie en termes religieux.
Selon leurs historiens, leur camp c’est l’Islam, leurs chefs sont les meneurs de l’Islam, et leurs ennemis sont les Infidèles. C’est toujours la configuration actuelle. Oussama Ben Laden qui a pour habitude de désigner ses ennemis comme des Croisés, le démontre bien.
En disant Croisés, Ben Laden ne dit pas Américains ou Sionistes. Croisés bien entendu, les chrétiens guerriers de la Guerre Sainte pour le Christianisme, luttant pour reprendre les Lieux Saints de la Chrétienté, lesquels furent conquis par les conquérants musulmans au VII ème siècle. Ben Laden conçoit la lutte entre deux religions rivales.
Je le répète : on ne peut dire que le type de gouvernement de Saddam Hussein est construit selon les traditions arabes et musulmanes. Ces traditions qui conduisent le développement des sociétés, lesquelles ne sont pas démocratiques au sens du corps électoral, reposent sur des gouvernements restreints.
Ces gouvernements sont limités par la loi sainte, limités au sens pratique par l’existence de puissants groupes dans la société, comme l’aristocratie rurale, l’aristocratie militaire et l’établissement religieux.
Ils agissent par contrainte sur le pouvoir du gouvernement. L’idée du pouvoir absolu est totalement étrangère à l’Islam jusqu’à ce que, triste à dire, la modernité la rende possible.
La modernité a renforcé le pouvoir souverain, et activé le processus de développement de tout les moyens de contrôles et de répressions. La modernisation a ruiné les pouvoirs intermédiaires, lesquels avaient pour fonction de limiter celui de l’Etat et agissait comme contre-pouvoirs.
La modernité a exclu les anciennes élites vivant de leurs propriétés en faveur des nouvelles qui conçoivent l’Etat comme la leur. La modernité n’a pas éradiqué le fait que les peuples musulmans du Moyen-Orient ont toujours une tradition du gouvernement restreint et responsable.
Même non démocratiques, ces traditions partagent de nombreux aspects avec les gouvernements démocratiques occidentaux.
Ce qui fournit, je le pense, une bonne base pour le développement des institutions démocratiques, comme ailleurs dans le monde. Je reste résolument optimiste pour leur futur.
Bernard Lewis est professeur émérite en Etudes Proche-Orientales à l’Université de Princeton.
Laisser un commentaire
10 réponses à “Le régime de Saddam est un produit d’importation européen”
15 sept 10 à 02:35
D’un autre cote , « a priori » , est ce que cela ne sert pas de fondement a un certain fatalisme justifiant une inaction collective devant certains defis susceptibles de generer un changement d’attitude sociale ou politique ( emancipation de la femme , lois sur l’heritage , etc…) renforce de plus par le rigorisme islamiste qui renie l’ »ijtihad »( qui avait aux premiers siecles favorise l’epanouissement des sciences en Islam ) et qui fait de la charia un droit intangible et inmodifiable par le commun des croyants ?
L’idee seule du changement etant consideree comme une transgression de la « sunna » sinon meme une heresie !
14 sept 10 à 11:01
Qu’est ce que c’est ?
Cela signifie « c’était écrit« , en arabe. Il s’agit d’une expression folklorique où se mêle le déterminisme et la prédestination.
Après un événement qui peut sembler a posteriori inéluctable, on a tendance à dire, « Mektoub ».
5 sept 10 à 04:16
« il est difficile d’estimer le poids du » Mektoub » »
Qu’est ce que c’est ?
5 sept 10 à 04:15
«
4 sept 10 à 10:46
Oh apres le « professionalisme » europeen ( nazi et sovietique ) on a eu droit a des versions plus adaptees aux masses locales avec un impact certain mais completement ridicules pour un public europeen moyennement intelligent ( sauf nos « thuriferaires palestinophiles /crates /et autres qui eux avaleront n’importe quoi )
Sphax citait le triste sort des mascottes de la tele pour enfants qui mouraient de mort sionisto-violente des que les avocats des proprios des copy rights ( Disney , Maya l’abeille…) apparaissaient dans le decor ! Un poeme savoureux y compris le dernier a la tele du Hamas , un clone de Bugs Bunny avant de s’apercevoir que le lapin dans la psyche enfantine est un trouillard planque dans son terrier et faisait un peu trop penser a Hanniyeh et sa bande planques sous le dept de pediatrie de l’hopital Shiffa . Sa fin a ete particulierement rapide et peu mediatisee ( une bombe au phosphore je crois ).
Mais pour le sujet plus vaste de la democratie en pays ( ou plutot societes ) arabes difficile de generaliser dans un sens ou un autre . Je pense tout de meme que la dominance » commerciale » est a la fois « liberale »( pas d’entraves au commerce ) mais aussi conservatrice ( les revolutions intempestives sont mauvaise pour le business ) et il est difficile d’estimer le poids du » Mektoub » qui favorise une certaine resignation y compris politique . Pour finir si le lettre jouit de respect , l’intellectuel est souvent politiquement reduit a lui meme si son « clan » famille ou tribu ne le soutient pas ce qui ne favorise pas l’eclosion de parti politique destine a influencer une population entiere : avantage aux
-mvts nationalistes flattant un « peuple » irakien , syrien , egyptien , etc souvent illusoires mais si ces mvts reussisent leur instabilite interne s’accompagne alors d’une structure repressive pour conserver le pouvoir ou
-islamistes qui eux transcandent le nationalisme sur un projet pan-musulman ou pan-arabe encore plus chimerique dans sa realisation mais pas dans son « appel »
Ce sont des remarques en vrac qui demanderaient un debat pour approfondir .
4 sept 10 à 07:05
Michael apporte un utile complément à notre débat.
C’est vrai qu’ils n’ont pas un imaginaire très développé, pas plus que les islamistes comme le hamas et son Farfour qui est un triste plagiat de Mickey Mouse
En effet…
4 sept 10 à 06:30
« Ces dernières sont essentiellement inspirées des caricatures européennes des années 20/30. »
C’est vria qu’ils n’ont pas un imaginaire très développé, pas plus que les islamistes comme le hamas et son Farfour qui est un triste plagiat de Mickey Mouse
4 sept 10 à 06:21
Pour les caricatures antisemites « arabes » jusque les annees 70 on notera que le « Juif » est tire tel quel des caricarures du Sturmer tandis que l’ »Arabe » lui est une variante a cheveux noirs de l »Aryen » de la propagande Nazie ou du « Pionnier » sovietique . Des 45 les services de propagande syrien et egyptien etairnt infestes de refugies nazis des services de Goebbels . Les Sovietiques prirent la releve quand les precedents furent atteints par la limite d’age … on pourra constater que ces mouvements totalitaires furent crees par des groupes d’intellectuels ou d’officiers subalternes bien plus sensibles au nationalisme aggressif que l’epine dorsale de la societe « arabe » les grands commercants qui prospererent sous la houlette paternelle de l’empire Ottoman ; les frontieres – souvent artificielles – furent le resultat des puissances europeennes ( France et GB ) et du nationalisme exacerbe portant aux nues des peuples qui souvent n’existent pas dans la realite …
4 sept 10 à 05:36
Sphax,
Ce dont parle Lewis c’est d’une partie de l’héritage européen que certains pays arabes ont aspiré chez eux.
Prenons les caricatures antisémites, par exemple, que l’on voit dans les journaux en Syrie, Iran, Egypte, Liban ou en Arabie Saoudite. Ces dernières sont essentiellement inspirées des caricatures européennes des années 20/30. Ce n’est pas un genre qui existait dans le monde arabe.
Le nationalisme arabe a pris ou s’est inspiré des pires choses du national-socialisme allemand ou du fascisme italien. Ce n’est donc pas l’occident, en tant que tel, qui est responsable mais simplement ses sombres avatars.
Les intellectuels arabes (du Moyen-Orient en particulier) au début du XXè siècle ont commencé à s’immerger dans les oeuvres des nationalistes européens précisément pour alimenter ce qui allait désormais servir de base à l’idéologie de ces mouvements culturels à l’époque : le nationalisme arabe.
C’est pour cette raison que nous avions parlé avec Michael de Michel Aflak, Salah Bitar, les fondateurs du parti Baath. Aflak, chrétien syrien et Bitar, musulman syrien également. Mais nous pouvons citer encore Rachid Rida, Neguib Azoury ou Muhammad Abduh.
Pour info, Bernard Lewis a soutenu l’intervention en Irak. Je recommande tous ses ouvrages sans modération.
4 sept 10 à 04:12
Et voilà qu’on va encore accuser l’Occident de tous les maux.






