Posté le Vendredi 5 février 2010 par Letel

Enfin, le troisième article, des 16 sur J.-F. Revel, ce « délégué à la vérité », celui d’Alain Besançon : « C’était à Washington, au bar d’un grand hôtel… »
« C’était à Washington, au bar d’un grand hôtel, dans les années quatre-vingt. Devant un bloody Mary sérieux, Revel, comme toujours affectueux et d’autant plus fraternel que nous étions là, dans ce colloque, devant ce bar, pour la même cause (celle de l’anticommunisme et de l’antisoviétisme), me reprenait, avec une sévérité impitoyable, sur l’exposé que je venais de prononcer. En particulier : « Tu as dit to support, c’était to endorse qu’il fallait dire. » Ce n’était que trop vrai, le mot juste n’était pas venu à point et j’avais fait cette faute.
Pourquoi ce souvenir insignifiant est-il le premier qui me soit venu à l’esprit quand Commentaire m’a demandé une page sur Jean-François ? C’est qu’il est assez synthétique. Je démêle en lui les éléments suivants. La bonté. Revel était affectueux avec moi, son ami, qui l’admirais, qui étais d’accord avec lui sur presque tout (to endorse). Ce n’était qu’une facette de la bonté générale, qui était peut-être le trait le plus fondamental de son caractère. Car, avec ses ennemis, je ne l’ai jamais vu méchant, pas même hargneux, encore moins méprisant. Eux l’étaient avec lui, Dieu sait ! Il suffit de lire les recensions qui paraissent dans nos plus sérieux journaux chaque fois qu’il publiait un livre. Avec condescendance et mauvais gré, on voulait bien reconnaître un certain style, un certain talent rhétorique ; mais au service d’une pensée simpliste, manichéenne, unilatérale, sommaire, fruste, élémentaire, réductrice… Que de pauvres diables de journalistes se permettent de le prendre de haut avec un écrivain qui leur était si supérieur ne manquait pas de m’indigner. De susciter en moi une colère méprisante, sentiment qui demeurait étranger à Jean-François qui en riait de bon cœur, débonnairement. Quand il était aux prises, à la télévision, avec je ne sais quel adversaire d’une éclatante mauvaise foi, Revel prenait au sérieux ses arguments, qui n’en étaient pas, et les démontait patiemment, comme si l’esprit de vérité pouvait être commun entre ce personnage et lui. Cette bonté mettait une dissymétrie entre Revel et ses partenaires habituels, elle lui nuisait, elle l’affaiblissait aux yeux du public, elle le grandissait aux yeux de ceux qui l’aimaient et ne supportaient que la bonne foi dans la controverse.
L’amour de la liberté et de la vérité. C’est pourquoi il détestait le communisme et le soviétisme qui en étaient la négation. Cela aussi lui fit du tort. Encore aujourd’hui, ce n’est pas bien d’avoir été anticommuniste. La gauche consent maintenant que le « stalinisme », comme elle dit, est critiquable, mais estime que le « communisme » en général demande plus de respect. La droite gaullienne trouvait de son côté que l’antisoviétisme n’était pas bien non plus. La Russie éternelle, n’est-ce pas ? La droite ni la gauche n’approuvaient la sympathie de Revel pour les États-Unis. Elles étaient aussi à la gêne devant le vaste spectre international qu’il dominait, lui qui connaissait intimement l’Italie, l’Espagne, dont il parlait les langues, l’Amérique espagnole qui ne cessa jamais de l’intéresser et à laquelle il prodiguait de judicieux conseils, payant de sa personne. Ainsi allait-il jusqu’à Washington pour se battre contre l’empire du mal. Sans guillemets.
La précision. Il ne laissait pas passer les erreurs, l’à peu près, même les fautes d’anglais. Revel, quand il était journaliste et patron de presse, était fort exigeant sur la documentation et sur la vérification des données. Il ne pensait pas posséder le savoir inné. Il se renseignait auprès des meilleurs. Ainsi, sur les affaires communistes, auprès de Branko Lazitch, généreux de son savoir encyclopédique, maintenu dans l’obscurité et que Revel ne cessa de soutenir (to support). Sur les questions d’art, auprès d’André Fermigier, avec qui il se brouilla non sans reconnaître sa dette. Sa vaste information était rangée en ordre dans son exceptionnelle mémoire et il y puisait à volonté.
Le bloody Mary renvoie à un autre registre, le Revel ami des choses, ami du monde, et fondamentalement artiste. Ce brutal mélange de jus de tomate et de vodka introduit mal au Revel gastronome. Il l’était savamment. Il en tira un livre (Un festin en paroles), que je mets au-dessus de Brillat-Savarin, un chef-d’œuvre de la littérature gastronomique dont la première qualité est d’être savoureuse. J’ai eu le bonheur de quelques déjeuners monumentaux avec Jean-François, d’autant moins retenus et plus abandonnés qu’il terminait alors sa journée de travail, commencée à cinq heures du matin. Son sens artistique se voyait dans la fermeté classique de son écriture, intraitable sur la grammaire, la propriété des mots, la clarté de la pensée. Il aimait la poésie et ne résista pas au plaisir d’en tirer une anthologie bien à lui, où des omissions taquines dessinaient en creux son orientation. De la philosophie, il pensait qu’elle avait fini son temps dès lors qu’elle avait divorcé d’avec la science. Mais il n’aimait pas non plus la tradition cartésienne, ni Descartes (auquel il vouait une vraie haine) ni Leibniz qui n’étaient pourtant pas étrangers aux sciences. Il allait spontanément aux moralistes, aux Anciens, à Montaigne, à Pascal – qu’il goûtait en artiste, tandis que les autres, il les réfutait en philosophe. Il avait rompu avec la religion, sur une mauvaise expérience, et il en avait fait une règle d’hygiène de la pensée. Mais là encore sans acrimonie, sans détestation. Revel aimait la vie sous toutes ses formes, au milieu desquelles il affirmait sa robuste silhouette, sa nuque taurine, son crâne impérial, son visage imposant et bienveillant.
Abondant, puissant, Revel publiait un livre presque chaque année. Je lui écrivais aussitôt pour lui dire mon accord presque complet, mon admiration et mon étonnement de ce que ses livres en si complète rupture avec l’opinion commune obtinssent cependant d’importants tirages. Le talent ? Oui, mais il y avait autre chose. Dans cette honte nationale que fut, pendant tant d’années, l’intelligentsia française, si péremptoire dans l’erreur, si infaillible dans le choix des mauvaises causes, voire des pires, Revel faisait honneur à sa corporation et à sa patrie. Avec Raymond Aron, son aîné, et quelques autres, relégués en marge et contents de l’être, il leur faisait du bien. Ses compagnons de pensée se croyaient très peu. Ils étaient peut-être plus nombreux qu’ils l’imaginaient.
Mon dernier souvenir est dans l’escalier de l’Institut. Jean-François était devenu tout courbé, tout petit, marchait à grand-peine. Mais il m’embrassa avec toute sa juvénile et fraternelle affection. Quand il mourut, quelques semaines plus tard, une foule d’hommes, illustres ou obscurs, en France et dans beaucoup de pays, sentirent qu’ils avaient perdu leur représentant, leur délégué à la vérité, leur avocat, leur défenseur. »
Alain Besançon
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8 réponses à “Infaillible dans le choix des mauvaises causes”
10 juin 10 à 06:13
J’adore ce commentaire de « vengeurmaské » :
« encore bravo au photographe qui a réussi à photographier d’un seul coup la totalité des membres du PC ! »
8 fév 10 à 01:32
Guetta est une catastrophe, langue de bois gauchiste et mauvaise foi à tous les étages.
7 fév 10 à 19:18
Superbe hommage, émouvant, mais avec retenue.
A une certaine époque, Besançon éditorialisait à l’Express. J’appréciais sa faon d’écrire presque autant que celle de Revel. Depuis, ce magazine a bien changé, et pas dans le bon sens. Maintenant, sur la politique internationale, on a Bernard Guetta.
6 fév 10 à 09:48
Le gauchisme piteux aussi.
6 fév 10 à 09:45
Le relativisme, voilà l’ennemi.
6 fév 10 à 03:01
La grande nuit.
6 fév 10 à 02:37
« C’est trop d’honneur, monsieur, que vous me voulez faire » (Alceste à Philinte). ![]()
Ceux-là sont plus qualifiés.
« Aujourd’hui, un homme ne parle librement à sa femme que la nuit, la tête sous les couvertures. » (vers la moitié)
5 fév 10 à 09:43
Dans cette honte nationale que fut, pendant tant d’années, l’intelligentsia française, si péremptoire dans l’erreur, si infaillible dans le choix des mauvaises causes, voire des pires
Pourquoi Besançon met-il un passé simple? Le présent sera plus juste. Letel sauve l’honneur, il est vrai.





