Posté le Jeudi 4 février 2010 par Letel

Chose promise, chose due. Voici le deuxième prix de mon concours personnel sur les hommages à J.-F. Revel, parus dans la revue Commentaire, n° 116, hiver 2006-2007.
Il s’agit de « Souvenir d’un jeune inconnu », par Henri Astier, journaliste à Londres.
« J’ai rencontré Jean-François Revel pour la première fois en octobre 1992. Le fait qu’il ait invité à déjeuner un jeune inconnu expatrié est en lui-même significatif. Dans son autobiographie, Revel affirmait lire tous les courriers que lui adressaient les correspondants les plus obscurs et s’astreindre à y donner suite – discipline qui, dit-il, pouvait tourner au « supplice ». Je ne pense pas que ce fut le cas de notre rencontre – qui fut suivie d’autres – mais je peux témoigner de l’étonnante disponibilité d’un des intellectuels les plus sollicités de son temps.
Je lui avais envoyé la recension que j’avais faite du Regain démocratique dans le Times Literary Supplément – mon premier article publié en Grande-Bretagne où je venais de m’installer. Il avait eu l’heur de lui plaire, et m’avait engagé à le voir lors de mon prochain passage à Paris.
Cette rencontre, j’en avais rêvé depuis longtemps. Étudiant, j’avais été foudroyé par la lecture de Comment les démocraties finissent et avais ensuite avalé toute l’œuvre de Revel comme on dévore un festin.
En cet automne déjà lointain, je me préparais à un gueuleton bien réel avec celui que je considérais comme mon maître à penser. « C’est pour voir Monsieur Revel », murmurai- je en entrant, comme on pénètre un lieu saint, dans la brasserie de Montparnasse où il m’avait convié. Le serveur me mena à une table où je le trouvai en train de deviser avec le patron.
Je remarquai par la suite qu’il arrivait souvent en avance à ses rendez-vous prandiaux, histoire sans doute de se mettre en appétit par une conversation sur les plats de saison. En m’apercevant il eut un air ravi, comme s’il avait attendu notre rencontre avec autant d’impatience que moi.
Durant cette rencontre, et la demi-douzaine qui suivirent au fil des ans, je fus frappé par la simplicité de Revel : jamais le moindre signe de prétention, la moindre pose de gourou. En même temps, j’avais toujours conscience d’être en présence d’un esprit exceptionnel. C’était comme si, dans ce décor familier de bistro, je déjeunais avec Montesquieu ou Tocqueville. J’avais à côté de moi un carnet où je prenais des notes discrètement, pour ne pas perdre un seul mot.
J’ai ensuite appris à aborder les questions importantes au début. Il était aussi généreux avec le vin qu’avec son temps, et au bout de plusieurs verres de Sancerre mes notations et mes questions se faisaient confuses (je ne suis pas sûr, en revanche, que ses réponses le devinssent).
Je remarquai d’emblée la correspondance totale entre l’écrivain et l’homme. Il me répondait avec ce bon sens dévastateur, ce goût de la formule, ce savoir encyclopédique qui caractérisent ses livres. Un exemple : je commençai par noter que les critiques de son dernier livre, L’Absolutisme inefficace – même les critiques positives comme celle de Jean d’Ormesson dans Le Point – semblaient ne pas aller au cœur de son propos. C’était comme si on évitait de parler de ses thèses.
Revel opina vigoureusement : « Vous savez, ça demande du temps et des efforts de lire correctement un livre, alors la plupart des journalistes se contentent de feuilleter. Je m’en suis aperçu très tôt, après Pourquoi les philosophes ? On m’attribuait des arguments que je n’avais jamais tenus. » Le même scénario, poursuivit-il, s’est reproduit pour tous ses livres : « Grand succès de librairie, encouragements et félicitations qui affluent du monde entier, mais les critiques et les journalistes me tombent dessus pour de mauvaises raisons. »
Je profitai de l’engloutissement d’une huître par mon hôte pour lui glisser une photocopie de la critique négative que le Times Literary Supplément avait faite en 1984 de Comment les démocraties finissent. À huit ans de distance, Revel s’en souvenait parfaitement.
« Oui, le TLS m’avait classé, avec Casanova, dans la Nouvelle Droite. C’était ne rien comprendre au libéralisme, qui se situe dans la tradition d’Aron, Tocqueville, etc. En plus, le TLS avait dit que le livre était une attaque contre les pacifistes. Ce n’est pas vrai. J’ai écrit ce livre en 1981-1982, l’ai remis à l’éditeur en décembre 1982. Les grands rassemblements pacifistes datent de 1983, juste avant le déploiement des euromissiles. Le discours de Mitterrand au Bundestag (en faveur des euromissiles) date de janvier 1983. J’ai dû ajouter une note après l’impression des épreuves, parce qu’il fallait reconnaître que Mitterrand avait eu raison. Le sujet du livre n’est pas le pacifisme. Vous comprenez : si vous écrivez un livre sur la pêche à la ligne et qu’on vous dit que le manuel de chasse à courre que vous venez d’écrire n’est pas bon, vous êtes en droit d’être surpris (esclaffements)…»
Cette surprise indignée, exprimée avec une ironie savoureuse, est au cœur du génie de Revel, et de son succès.
S’il fut le plus éloquent défenseur des libertés qu’a connu le XXe siècle, ce fut en vertu de cette capacité à voir « ce qui est sous notre nez » (comme disait Orwell) et d’ignorer l’esprit du temps. Je me souviens à ce titre du commentaire qu’il me fit à l’occasion de la sortie en 1995 du livre de son ami François Furet, Le Passé d’une illusion. Furet, notait-il, allait beaucoup plus loin dans ses écrits que dans ses interventions en public. Interrogé à la télévision ou à la radio, l’historien marchait sur des œufs et « se défendait en somme mollement », disait Revel – qui voyait dans cette retenue l’effet du « nuage intimidant », du « gaz incapacitant » que la gauche continuait de répandre.
« De même, lors des débats sur la Révolution française, Furet prenait des positions toujours très en deçà de celles qu’il a prises dans ses livres. C’est qu’il comprend que la mode intellectuelle est toujours à gauche, et que si les écrits sont commentés par les professionnels, les propos tenus lors d’interventions publiques atteignent la masse indifférenciée de l’opinion générale. Alors il fait attention parce qu’il ne veut pas être classé à droite par cette masse. Il perpétue par son comportement le mythe qu’il dénonce dans son livre. »
Cette distance entre les propos et les écrits n’existe pas chez Revel. Il y a dans son cas adéquation totale entre l’auteur, l’orateur public et l’homme privé. Cela dénote deux grandes qualités chez lui. La première est morale : il faut du courage pour proclamer haut et fort ce qu’on pense sans se soucier du « qu’en-dira-t-on ». La seconde est une qualité intellectuelle qui est consubstantielle à la première. Pour aller jusqu’au bout de sa pensée et savoir en tirer les conclusions les plus iconoclastes, il faut être sûr de son fait.
Si nous sommes influencés par l’opinion commune, ce n’est pas seulement par pusillanimité, mais par manque de confiance dans la force de nos propres arguments. Nous nous disons : « Ai-je vraiment tout pris en compte ? Un fait que j’ignore, ou auquel je n’ai pas pensé, pourrait être avancé contre moi. Aussi dois-je être prudent et nimber mes affirmations d’un flou qui les rendra moins vulnérables. »
Ce réflexe qui nous pousse à retenir nos coups, par crainte d’être pris en défaut, est totalement étranger à Revel. Il n’émousse aucune de ses conclusions, car il y est parvenu au terme d’un méticuleux travail d’observation, de recherche et de réflexion.
Aussi le ton tranchant de ses livres et de ses paroles n’est-il pas le signe, comme on l’a souvent dit, d’un caractère hautain. Ce ton résulte d’une profonde humilité : l’humilité devant les faits.
On reproche à Revel de n’avoir jamais reconnu s’être trompé. Cela n’est pas exact : rarement un auteur n’a autant réexaminé ses positions, et il a su le faire de façon critique. J’ai moi-même recueilli un témoignage de son humilité. Lors de notre ultime rencontre, en 2003, je déplorai le fait que Bernard-Henri Lévy et les autres « nouveaux philosophes » antitotalitaires apparus dans les années 1970 n’aient pas reconnu leur dette envers lui. Il répondit : « C’est un travers de la vie intellectuelle française. Chaque écrivain prétend tout inventer : personne n’a de prédécesseur. Je serais d’ailleurs mal venu de m’en plaindre, parce que j’ai fait exactement la même chose. Je dois reconnaître que La Tentation totalitaire a été profondément influencée par L’Opium des intellectuels. Mais il n’y a pas un mot sur Aron dans tout le livre. Aujourd’hui je le regrette. J’aurais dû mentionner Aron. » »
HENRI ASTIER
Le premier article, de Enzo Bettiza, le troisième, d’Alain Besançon.
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3 réponses à “Voir ce qui est sous notre nez”
5 fév 10 à 02:32
4 fév 10 à 14:01
en partie grâce à Revel, le « gaz incapacitant », le « nuage intimidant », ont eu tendance à perdre beaucoup en efficacité :
++++++++
Ne serait ce que pour cela , il a bien merite ! Cet automatisme absurde de certains intellectuels honnetes a part cela de se taire pour ne pas etre catalogues comme droitiers ou pire fachistes ( et non pas fascistes) a tendance a ne plus faire peur .
Curieuse et triste habitude ! Je me souviens que ayant travaille pour une tres grosse boite nippone , un dirigeant nomme a la tete de leur representation europeenne s’avera etre un authentique heros de l’Aeronavale japonaise de WWII . Interroge par un journaliste local sur ce fait le chef de la comm de la boite le nia farouchement contre toute logique et verite factuelle . Ce deni etait instinctif : le Japon avait perdu la guerre donc tout ce qui s’y rapportait etait tabou … On peut en tirer un parallele : ayant echoue lamentablement dans ce qui fut l’ideal de parfois toute leur vie , nombre d’ »intellectuels » de gauche ont la meme attitude envers ceux qui les mettent en face de la realite ( leur attitude prouve bien qu’ils reconnaissent cette realite toute simple mais qu’elle leur est insupportable ) Voir la reaction au « debat » sur l’identite nationale du meme tonneau
4 fév 10 à 09:49
J’aime bien cette anecdote, voir extrait qui suit. Je crois qu’en partie grâce à Revel, le « gaz incapacitant », le « nuage intimidant », ont eu tendance à perdre beaucoup en efficacité :
« Furet, notait-il, allait beaucoup plus loin dans ses écrits que dans ses interventions en public. Interrogé à la télévision ou à la radio, l’historien marchait sur des œufs et « se défendait en somme mollement », disait Revel – qui voyait dans cette retenue l’effet du « nuage intimidant », du « gaz incapacitant » que la gauche continuait de répandre.
« De même, lors des débats sur la Révolution française, Furet prenait des positions toujours très en deçà de celles qu’il a prises dans ses livres. C’est qu’il comprend que la mode intellectuelle est toujours à gauche, et que si les écrits sont commentés par les professionnels, les propos tenus lors d’interventions publiques atteignent la masse indifférenciée de l’opinion générale. Alors il fait attention parce qu’il ne veut pas être classé à droite par cette masse. Il perpétue par son comportement le mythe qu’il dénonce dans son livre. » »





