Posté le Vendredi 22 janvier 2010 par Letel
En mai 1968, Hommage à Jean-François Revel, par Enzo Bettiza, juste quelqu’un de bien.
« Ma première rencontre avec Jean-François Revel date de 1968, dans un Paris suspendu entre le structuralisme à la mode et le début des mouvements étudiants de mai. J’avais été envoyé par le Corriere della Sera pour effectuer un reportage sur les nouveautés culturelles françaises. Je me suis établi entre mars et avril à l’hôtel du Pont-Royal et, amicalement assisté par François Fejtô et François Bondy, lequel dirigeait alors la revue Preuves, j’ai entamé une longue descente dans l’univers de l’intelligentsia parisienne.
Des nombreux personnages que je rencontrai au fur et à mesure dans un Paris qui m’apparaissait trop calme et inquiétant, je me souviens surtout des visages, des attitudes, des tics, des omissions calculées. Je me rappelle avoir été incommodé, dans la pénombre du bar littéraire du Pont-Royal, par la voix rauque et la pipe acre de Jean-Paul Sartre : il s’obstinait à m’interroger sur l’Italie pour éviter, visiblement, de répondre aux questions que moi je lui posais sur la France, dont il semblait se désintéresser ou en éprouver du dégoût. Je revois aussi l’expression impassible et la posture olympienne de Lévi-Strauss, son principal rival culturel à l’époque, lequel, en me fixant de son regard de glace derrière ses lunettes cerclées de métal, refusait de s’entendre définir comme un « structuraliste ». Lorsque, au cours de la conversation, je nommais les trois autres « mousquetaires du structuralisme », Lacan, Foucault, Althusser, le célèbre ethnologue restait muet et immobile comme si j’avais évoqué trois parfaits inconnus pour lui. Après quoi j’ai réussi à contacter Jacques Lacan, qui a cité en revanche, avec une certaine condescendance académique, Lévi-Strauss, avant de se perdre dans d’obscurs feux d’artifice psycho-idéologiques au moyen desquels il paraissait vouloir expliquer d’inaccessibles mystères de l’âme humaine et du monde que lui-même peinait à comprendre. Je n’ai pas pu rencontrer Foucault, qui passait l’hiver en Tunisie, ni Althusser, le Dr Mabuse d’un pseudo-marxisme sémiotique qui, névrotiquement retranché dans une toute petite salle de l’École normale dont il ne sortait que rarement, m’a éconduit au téléphone avec un ricanement sardonique : « Venir me voir n’a aucun intérêt, me parler encore moins. Si vous avez le temps et l’envie, lisez-moi : c’est là qu’il y a tout, même si tout n’est pas toujours clair. »
La liste de mes rencontres, tandis qu’approchaient les grandes « manifs » de mai, s’allongeait cependant. J’ai trouvé particulièrement fécondes les conversations avec des acteurs de la communauté culturelle chez lesquels, comme Raymond Aron, les racines libérales étaient anciennes et inextirpables, ou chez lesquels, comme Bondy, Fejtô, Morin, Papaioannu, Annie Kriegel, Branko Lazitch, Ionesco et Cioran, elles avaient jailli, plus ou moins tordues, de périlleux efforts de pensée et de dramatiques contradictions autobiographiques. Le nom qui manquait encore à ma liste, c’est François Furet qui me l’a indiqué au cours d’un dîner. Il m’a dit d’un ton à la fois sincère et hyperbolique : « À ce stade, si vous voulez compléter le cadre de votre enquête, vous ne pouvez pas ne pas aller voir le dernier des rationalistes français : Jean-François Revel. »
J’ai vu Revel précisément au moment où les étudiants brandissaient les saintes reliques de Mao, Che Guevara, Hô Chi Minh, et préparaient leur éphémère marche de fils de la bourgeoisie contre les institutions bourgeoises décriées. Je ne savais pas grand-chose sur lui. J’avais lu Pourquoi des philosophes ? et Sur Proust. À partir de ces lectures, je m’étais fait l’idée d’un humaniste fort cultivé, acerbe, désacralisant, anticonformiste, mais encore éloigné de l’arène de la dispute idéologique qui par la suite caractériserait le mordant écriÂvain polémiste de La Tentation totalitaire. Je savais qu’il avait publié en 1958 Pour l’Italie, un livre qui, à l’époque, avait suscité un grand scandale, mais que je n’avais pas lu. Ce lourd rocher que Revel avait jeté sur les Italiens davantage que sur l’Italie avait beaucoup plu en revanche à Indro Montanelli, qui en parlait en termes enthousiastes : « Je n’ai jamais lu un pamphlet aussi mortellement exact sur les contorsions et hypocrisies sexuelles des ItaÂliens, sur la prosopopée à la façon de Croce des intellectuels italiens, sur la nullité des romanciers italiens à l’exception de Manzoni, sur les vices et les carnavals liturgiques du clergé italien, sur le langage feutré et inintelligible des politiciens italiens. La manière dont Revel éreinte les défauts du caractère italien est si parfaite qu’elle en paraît presque visionnaire et invraisemblable. » Montanelli, qui fustigeait comme nul autre les faiblesses nationales, voyait en Revel, surtout dans le Revel éreinteur, une espèce d’alter ego franÂçais : Pour l’Italie, assez paradoxalement, devait alors constituer non point l’obstacle mais le lien de la longue amitié entre le sulfureux essayiste marseillais et le cinglant écrivain toscan.
Une étrange et fortuite coïncidence de rendez-vous avait voulu que je rencontre, l’un après l’autre, lors d’un même après-midi de ce mai 1968 bien agité, Revel et Nathalie Sarraute, l’écrivain d’origine russe qui était également la mère de la deuxième femme de Revel. Je ne me souviens plus de ce que la délicate et menue dame aux cheveux courts et argentés m’a dit, à propos des « nouveaux romans » de l’avant-garde parisienne ; je conserve seulement le souvenir d’une voix fluette, lointaine, un peu lasse, qui me parvenait depuis l’angle d’un sombre salon XIXe, à travers une couche d’odeurs vaporeuses rappelant le poudrier et la lavande. Cette voix, presque pudique, semblait contourner fugacement les objets du salon, les effleurant sans les toucher, comme pour me dire que dans la recherche littéraire, c’est-à -dire dans la pure littérature, il était préférable de parler à voix basse ou, mieux encore, de ne pas parler du tout.
Deux heures plus tard, me frayant péniblement un passage dans des cortèges de jeunes hurlant à travers le quartier de Saint-Germain-des-Prés, je suis passé de la demeure vaguement saint-pétersbourgeoise de Mme Sarraute au petit bureau éditorial (je ne sais plus s’il s’agissait de celui de Julliard ou de Laffont) de son gendre Revel. La scène où j’ai atterri était aux antipodes de celle que je venais de quitter. Là , derrière un bureau sommaire, cerné de parois nues encore éclairées en coup de sabre par un rayon de soleil qui pénétrait, en même temps que les clameurs des défilés, du boulevard d’en bas, j’ai trouvé un homme massif et chauve en bras de chemise, à la voix joyeuse et vibrante. Il m’a tendu la main pour serrer la mienne avec une énergie confidentielle, sans se lever de sa chaise, comme si nous nous connaissions de longue date ; il s’est aussitôt lancé dans la conversation. Tandis qu’il parlait, ce qui m’impressionnait le plus était le contraste entre ses lèvres extrêmement mobiles et la pénétrante fixité de ses petits yeux, pratiquement dépourvus de cils et de paupières, semblables à deux pupilles nues, grises, fichées avec une fermeté extraordinaire, comme des épingles presque, au milieu d’un visage rond et rosé. De ses propos émanait une lucidité affirmative, géométrique, s’inscrivant dans les idées comme les pointes d’un compas hostile à la duplicité et à l’ambiguïté.
Ni de gauche ni de droite
On m’avait dit que Revel venait de la gauche et qu’il se considérait depuis toujours comme socialiste. Mais les idées qu’il délimitait à l’aide de son compas mental ne me paraissaient ni de gauche ni de droite : elles me paraissaient exactes et limpides, voilà tout. À un moment donné, m’indiquant du menton la fenêtre entrouverte d’où provenaient les bruits de la foule de jeunes en marche sur le boulevard, il s’est exclamé : « Vous les entendez, ces jeunes gens aisés, en bas ?! Ils imaginent la révolution, ils ne font que l’imaginer et la rêver, car ils savent parfaitement qu’ici, en Occident, en 1968, après une révolution aussi complexe que la Révolution française et après les terribles échecs de la Révolution russe, il n’est plus possible de faire la révolution. Les barricades de papier mâché de ces fils à papa sont la preuve par neuf qu’aucune révolution authentique n’est plus réalisable ni concevable dans le monde occidental. Le terme psychodrame, tellement à la mode aujourd’hui, n’est qu’un euphémisme rhétorique pour ne pas dire impuissance révolutionnaire. »
Puis Revel a voulu dresser un parallèle entre les « authentiques jeunes combattants » de la révolution hongroise de 1956 et les « jeunes révolutionnaires imaginaires » qui, ces jours-là , investissaient les amphis universitaires et les rues de Paris. Je continue à reconstituer de mémoire à peu près ce qu’il m’a dit : « À Budapest, en 56, on a vu de jeunes prolétaires, souvent fils de communistes, affronter dans une lutte à mort l’épouvantable pouvoir communiste de la deuxième superpuissance mondiale, réclamant des droits civiques, la liberté d’expression, l’indépendance nationale. Alors qu’ici, sous cette fenêtre, que voit-on ? Une masse de jeunes bourgeois aisés et pleins d’imagination qui, mettant en scène un combat théâtral avec un pouvoir paternaliste indulgent, réclament en substance l’annulation de ces droits et libertés civils qui cependant leurs permettent de fracasser des vitrines et de dresser des barricades au nom d’une révolution impossible. La démocratie libérale est en soi vulnérable, elle invite presque à l’anarchie ludique et au chaos estudiantin : un luxe que seuls les enfants de sociétés riches et permissives peuvent se permettre. »
Alors, déclarant partager les analyses de Furet, il a ajouté que le structuralisme était une sorte de compensation thérapeutique du vide ouvert dans la société française au moment du déclin du règne gaulliste et de la dictature « stalino-sartrienne » qui en avait été, à l’autre bord, le paradoxal complément intellectuel. La valorisation des cultures tropicales, la relativisation et l’homologation de toutes les cultures, qu’elles fussent raffinées ou primitives, avait offert un canot de sauvetage aux naufragés de la rhétorique gauchiste de l’engagement : une invitation exotique à la fuite dans l’informe, dans la savane sauvage sans histoire ni mémoire, après la faillite de mythes et de réalités idéologisées en lesquels avait cru jusque-là la gauche millénariste influencée par Sartre surtout. La révélation des crimes de Staline, la corruption autoritaire de la révolution algérienne, l’invasion de la Hongrie, le conflit entre Pékin et Moscou avaient ruiné la supposition théorique selon laquelle le « socialisme », échappant à la logique du mal, ne pouvait être que bénéfique, fraternel et anti-impérialiste. Tous ces traumatismes avaient fini par produire chez les intellectuels une sorte de désintérêt empreint de rancÅ“ur à l’égard de l’histoire. En substituant l’ethnologie à l’histoire, en accordant de la place et de l’importance aux cultures primitives et inférieures, Lévi-Strauss avait porté le coup de grâce au reste d’orgueil eurocentrique des civilisations blanches, y compris la sous-civilisation bolchevique de la Russie, gratifiant les intellectuels orphelins, après l’effondrement des grandes illusions, d’une solution de rechange bien commode : les Tropiques en lieu et place de l’Occident et, plus largement, Cuba, le Vietnam et la Chine à la place de la Russie soviétique. Conclusion : « Du structuralisme, qui a avili les cultures supérieures, au marcusianisme triomphant, qui les agresse de front en les accusant des plus ineffables infamies, le pas a vite été franchi. Le plébiscite général en faveur du sauvage est présent jusque dans les barbes mal soignées, les cheveux longs, les fringues sales et déchirées qu’arborent nombre d’étudiants du Quartier Latin. Sartre lui-même, en dépit de son âge et de sa santé chancelante, a tendance à présent à pérorer, à s’habiller, à s’agiter comme un jeune sauvage de la Sorbonne. C’est là le moment de la revanche anarchique du maître existentialiste sur le structuralisme qui l’avait mis sur la touche : une revanche dialectiquement sournoise, que Sartre met en Å“uvre en utilisant, çà et là , les mêmes pulsions niveleuses et nihilistes que l’enseignement de Lévi-Strauss a involontairement produites au sein du monde étudiant. »
Grâce à Furet, ma rencontre avec Jean-François Revel, advenue en cette année charnière pour la société française, devait se révéler la plus féconde et la plus stimulante pour l’enquête que je devais ensuite livrer en plusieurs fois au Corriere della Sera. Ce fut là l’amorce d’un lien d’amitié et de collaboration qui devait se renforcer à partir de 1974 surtout, lorsque, aux côtés de Montanelli, j’ai participé à Milan, en qualité de codirecteur, à la fondation du Giornale nuovo. Dans un moment difficile pour l’Italie, marqué par les avancées électorales du Parti communiste en passe de signer avec la Démocratie chrétienne un funeste compromis, le groupe montanellien avait décidé d’opérer une scission au sein du Corriere, le plus grand quotidien national, infiltré et conditionné par les communistes et leurs compagnons de route. Nous avons ouvert un bureau de correspondant à Paris, rue Tronchet, et l’avons confié aux mains expertes de François Fetjö : ce prolifique canal parisien nous a permis de publier dans les pages du Giornale nuovo les meilleures signatures libérales françaises, de Aron à Revel, de Furet à Ionesco, et bien d’autres qui, aujourd’hui encore, complètent le panorama éditorial de Commentaire.
Notre quotidien, assiégé par les cerbères du « compromis historique », détesté par les intellectuels et par les bourgeois de gauche, souvent agressé par les terroristes rouges qui ont réussi à blesser Montanelli à coups de pistolet, a été défendu comme un îlot de liberté par des déclarations publiques signées de Aron, Revel, Fetjö et d’autres écrivains anticonformistes de Paris. Mais pas seulement. Revel lui-même est venu plusieurs fois en Italie nous soutenir personnellement par des conférences et des débats faisant salle comble. C’est lors de telles occasions que le titre de son fameux livre, Pour l’Italie, devait prendre finalement un sens littéral et réel. Désormais, l’Italie était à ses yeux un pays en danger, qu’il ne fallait pas critiquer mais défendre. Notre conférencier et inoubliable ami, qui comme nul autre percevait la faiblesse intrinsèque et la vulnérabilité autodestructrice des systèmes démocratiques occidentaux, chaque fois qu’il venait nous prêter main forte à Milan, ne s’en prenait plus aux Italiens en tant que tels : il soutenait en revanche avec fougue les rares défenseurs isolés de la démocratie italienne qui, à l’époque, était la plus faible et la plus menacée des démocraties européennes. »
Enzo Bettiza, Article paru dans le n° 116 de la revue Commentaire, hiver 2006-2007
Le deuxième article, d’Henri Astier, le troisième, d’Alain Besançon.
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4 réponses à “Enzo Enzo…”
23 jan 10 à 04:41
Merci.
22 jan 10 à 16:23
Oui superbe.
22 jan 10 à 15:25
Bettiza parle beaucoup d’Indro Montanelli, peu connu en France. Une vie extraordinaire pourtant, 92 ans à travers le XXe siècle. Il a rencontré Henry Ford, Mussolini, Hitler, a été sur tous les fronts, de l’Espagne à la Finlande, en passant par l’Éthiopie où il s’achète même une femme… Lire ça est extraordinaire. Il a raté de peu le onze septembre.
Sur l’attentat dont il est victime : « à l’aide d’un pistolet 7,65 muni d’un silencieux on vida sur lui sept balles d’un chargeur, le frappant à deux reprises à la jambe droite et une fois de biais à la jambe gauche et à la fesse, où le projectile resta coincé. » … « Avant de tirer le terroriste avait demandé à Montanelli derrière son épaule si c’était bien lui et avait ouvert le feu pendant que le journaliste, qui s’était arrêté, s’était retourné pour lui répondre. Après avoir été frappé, Montanelli ne chercha pas à sortir le pistolet qu’il portait sur lui, mais essaya de se tenir sur ses pieds en s’accrochant aux grilles des jardins publics, puis il glissa ensuite à terre et criant « Lâches, lâches ! » à l’adresse de l’agresseur et de son complice qui s’enfuyaient et, peu après, il déclara à quelqu’un qui venait le secourir : « Ces lâches m’ont eu. Je les ai vus en face, je ne les connais pas, mais je crois bien que je pourrais les reconnaître ». »
La liste de ses livres est énorme, je n’en avais lu qu’un, qui vaut la peine, traduit même en livre de poche, dès les années 1960, son Histoire de Rome.
22 jan 10 à 14:42
Superbe.






