eXc: Nous aimons la liberté, l'état de droit, l'héritage des Lumières, la séparation de l'église et de l'état, l'humour. Nous n'aimons pas le fascisme, le communisme, l'antiaméricanisme, l'antisémitisme, le racisme, la bureaucratie, les totalitarismes. Nous estimons que le plus grave danger que courent les démocraties libérales est de céder à l'islamofascisme. Lire plus

Taslima Nasreen : «J’ai l’impression de vivre dans une valise»

Posté le Jeudi 12 novembre 2009 par sil

Rencontre à Lyon, sur le salon « Place aux livres », avec l’écrivain bengali persécutée depuis plus de quinze ans par les fanatiques.

« Quand on combat l’oppression, on choque forcément des gens. Si nous pouvons aujourd’hui être assis ensemble autour de cette table, femmes et hommes, c’est parce que d’autres avant nous ont lutté contre des traditions qui interdisaient cela, et ont pris le risque de choquer ceux qui défendaient ces traditions. Alors pourquoi nous, nous devrions respecter les fondamentalistes ? »

>> Dans quel pays vivez-vous, aujourd’hui ?
Je suis bannie dans deux pays. Mon pays le Bangladesh m’a expulsée il y a quinze ans. J’ai fait de l’Inde mon pays adoptif, mais l’Inde m’a rejetée aussi il y a deux ans.
Je vis depuis une forme de vie nomade, d’un pays à l’autre… Je ne veux pas m’installer dans un pas occidental, car je continue de trouver choquant de ne pouvoir trouver refuge en Inde, qui se prétend une démocratie laïque. Je vis donc pour l’instant à New York, et quand ce sera fini, je partirai.

>> Ne deviez-vous pas vivre à Paris ?
Le maire de Paris m’a offert d’occuper un appartement dans une maison d’artistes pour six mois, mais ce délai est achevé.
Mon avenir est incertain. C’est un peu: maintenant, je suis à Lyon, et demain… J’ai parfois l’impression de vivre dans une valise. Mais où que je sois, j’écris, et je ne fais surtout aucun compromis.
Je crois à l’absolue liberté d’expression. Et je sais que ma place serait d’être chez moi au Bengale, dont une partie est en Inde et l’autre au Bangladesh. Je voudrais y aider les femmes à vivre debout.
Quand une femme me dit que, grâce à moi, grâce à mes livres, sa vie a changé, qu’elle a par exemple divorcé pour ne plus être battue, c’est pour moi la plus belle des récompenses, beaucoup plus importante que toutes les récompenses que j’ai pu obtenir en Occident. Mais on ne me laisse pas le choix de vivre où je veux.

>> Ici, vous êtes au moins en sécurité…
Un fondamentaliste islamique aurait moins de problèmes, car il existe des réseaux de soutien. Mais un combattant de la laïcité comme moi n’est pas tellement aidé, nous ne sommes pas très organisés, pas aussi bien que les fondamentalistes. C’est donc assez difficile… Et puis les gens en Occident ne sont au fond pas très intéressés par la question des droits humains.

>> Votre langue maternelle est le bengali. C’est important de pouvoir parler, écrire dans sa langue ?
C’est très important de vivre parmi des gens qui parlent votre langue. Je peux téléphoner à mes amis au Bengale, mais ce n’est pas la même chose.

>> Votre langue, c’est votre culture, et votre identité ?
J’aime ma culture et ma langue, mais cela ne signifie pas que j’appartiens à cette culture. J’appartiens aux gens qui partagent mes idées, qui croient aux droits humains, à la laïcité, la liberté d’expression, quel que soit l’endroit où ils vivent: ces gens-là constituent ma famille. En revanche, un Bengali qui ne partage pas mes idées, même s’il parle la même langue, est pour moi comme un étranger.

>> Ce qui compte le plus, donc….
Ce sont les idées, oui. Parfois, on dit que je suis musulmane, mais non: quand j’étais enfant, ma mère m’a dit de lire le Coran, mais l’arabe n’est pas notre langue, cela revient donc à faire le perroquet, à répéter des choses qu’on ne comprend pas. Ma mère m’a dit d’obéir, de ne rien dire contre Allah, sinon ma langue allait tomber. Mais Dieu bon ne punit pas, il pardonne… J’avais huit ans, je me suis enfuie dans la salle de bain, j’ai fermé la porte, et j’ai commencé à injurier Allah.J’ai attendu de voir si ma langue tombait, cinq minutes, dix minutes, et m’a langue n’est pas tombée. J’ai alors su que ma mère avait tort…
Un mot encore sur l’identité. Il y a beaucoup de cultures différentes dans le monde, mais la plupart de ces cultures et de ces traditions conduisent à opprimer les femmes. La polygamie n’est pas une culture, c’est une humiliation qu’aucune femme ne devrait subir. Nous ne devons accepter aucune humiliation pour aucune personne, quelle que soit la culture ou la tradition.

>> Vous dites que vous avez injurié Allah. Vous comprenez que des croyants puissent en être choqués ?
Et alors ? Si vous croyez à la liberté d’expression, vous savez que vous ne pouvez pas être d’accord avec tout le monde.
Quand je dis qu’on ne doit pas opprimer les femmes, je fâche certaines personnes.
Quand on combat l’oppression, on choque forcément des gens. Si nous pouvons aujourd’hui être assis ensemble autour de cette table, femmes et hommes, c’est parce que d’autres avant nous ont lutté contre des traditions qui interdisaient cela, et ont pris le risque de choquer ceux qui défendaient ces traditions. Alors pourquoi nous, nous devrions respecter les fondamentalistes ?
Pourquoi nous n’aurions pas le droit de mener les combats que vous avez déjà menés il y a des siècles en Occident ?

>> Le combat pour la laïcité ?
Oui… La religion est une question personnelle, et pas publique. Les politiciens d’Occident ne devraient pas soutenir les fondamentalistes, sous prétexte de récupérer des votes.

>> Ne voyons-nous pas un regain de la religion, par exemple aux Etats-Unis ?
Ce n’est pas la même chose. Aux Etats-Unis, 80% des gens croient en Dieu, et en Europe, 80% ne croient pas en Dieu. L’Europe est beaucoup plus civilisée que les Etats-Unis, sur ce point.
Mais il est vrai que l’histoire est faite de mouvements de balancier.

>> Vous défendez la raison, la philosophie des Lumières, mais elle est toujours discutée en Occident…
C’est bien, la discussion. Les fanatiques n’aiment pas la discussion, ils aiment quand il n’y a qu’une opinion. Nous, nous devons apprendre à nos enfants à discuter, à débattre.

>> Que pensez-vous de la situation des femmes en Occident ?
Les misogynes sont de retour, et « féministe » est devenu un gros mot ! Les femmes sont opprimées partout, au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Parfois plus, parfois moins, mais toujours opprimées.
La liberté politique et le développement économique ne suffisent pas pour émanciper les femmes: les féministes ne doivent jamais arrêter leur combat. Même en Suède, le pays considéré comme le plus en avance sur les droits des femmes, une femme meurt chaque semaine de violences.

>> Que lisez-vous ?
Pas des romans… Je préfère les essais, comme « Dieu n’est pas grand », de Richard Dawkins. J’aime aussi les biographies.

>> Et votre prochain livre ?
En français, un recueil d’entretiens avec Caroline Fourest. Et je suis en train d’écrire mon autobiographie, en sept parties, comme une épopée. D’une certaine manière, ma vie ressemble à un roman policier, et à un roman d’horreur…

>> Et de joie ?
Bien sûr, ma vie est aussi un roman de joie. Et un roman d’amour

Recueilli par Francis Brochet pour Le Progrès.

Repères
> Née en 1962
à Mymensingh au Bangladesh
> Publications
En 1993 « Lajja » («la Honte », Ed. Stock), qui dénonce l’oppression des hindous, surtout des femmes, au Bangladesh. Elle doit quitter son pays en 1994, puis l’Inde en 2007.
> A lire:
«De ma prison » (Ed. Philippe Rey), recueil de textes de l’écrivain. Et « Femmes en résistance » de Pierre-Yves Ginet (Verlhac Editions), préfacé par Taslima Nasreen.

sil @ 10:34
Catégorie(s): Islamisme et RATP/ROP et LIBERTÉS et eXc soutient


Laisser un commentaire