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À propos de Katyn

Posté le Mercredi 11 novembre 2009 par Letel

katyn

« L’article de Jean-Luc Douin, intitulé « Katyn,  film poignant et douloureux pour Wajda » (Le Monde du 1er avril), provoque l’incompréhension et l’indignation ; il ne peut rester sans réponse, même si celle-ci arrive de ma part avec quelque peu de retard.

L’incompréhension d’abord. Le critique adopte un ton érudit ; son ambition est d’éclairer le contexte du film. Or son discours est marqué par un curieux décalage temporel. L’article commence ainsi : « Dans les pays de l’Est, Katyn est un mot tabou. » La phrase sonne bien, mais pourquoi est-elle mise au présent ? Quel sens peut-elle avoir aujourd’hui, lorsque les pays de l’ancien « glacis » s’appliquent à distendre leurs attaches, réelles et symboliques, à la Russie ? Le critique poursuit en évoquant deux versions, nazie et soviétique, du massacre de Katyn : « La polémique dura jusqu’à ce qu’éclaté la vérité : en 1990, Mikhaïl Gorbatchev reconnaît officiellement que ces prisonniers de guerre avaient été fusillés par les services spéciaux du NKVD… » Là encore, on comprend mal : est-il possible que la « vérité soviétique » ait trompé quiconque jusqu’en 1990 ? Dusan Makavejev intègre les images du charnier de Katyn dans Sweet Movie (1974) : sa réflexion sur la révolution et son « expé­rience de l’Est » ne peuvent déjà s’en passer. Mais le critique du Monde tient à son droit à l’hésitation.  Il reproche même à Katyn d’être une « bombe antisoviétique » ; c’est comme si les enjeux de la guerre froide lui dictaient encore ses mots. Vingt ans après l’aveu gorbatchévien, les crimes soviétiques restent pour lui, il le dit, un « sujet sensible ». Adopterait-il le point de vue qui devient de plus en plus populaire dans la Russie poutinienne ?

Les traces de « couper-coller » dans l’article laissent croire qu’il a été remanié (censuré ?) ; de là viennent sans doute certaines de ses incohérences. Son objectif reste cependant clair : mettre en doute non pas tant la valeur du film − qu’il aborde à peine en se contentant, selon les usages récents, d’en raconter la trame et d’en exposer la scène finale – que les intentions de l’artiste et la dimension tragique de son sujet.

Le critique parle avec un brin d’ironie de la « mission messianique » qui pousse Wajda à dénoncer en permanence les bourreaux de la Pologne. Et de minimiser la portée du film en suggérant −  jusque dans le titre de l’article − qu’il est avant tout « douloureux pour Wajda », dont le père est mort à Katyn, et ne serait en somme qu’un prétexte saisi par le metteur en scène pour régler ses comptes avec le passé.

Ensuite le critique dénonce la « confusion » dont se serait rendu coupable le cinéaste. Le passage vaut d’être cité : « Rien, aucune allusion, dans le film, sur la Shoah, mais une description des rafles, de la traque des familles des officiers polonais, comme s’il s’agissait de la déportation des Juifs en camps. [...] La femme d’un général polonais est menacée d’être envoyée à Auschwitz… Tout, sans cesse, nous ramène aux Juifs, sauf que le mot n’est jamais prononcé. Le Juif n’existe pas. La victime de la Seconde Guerre mondiale est la Pologne. Pourquoi ce non-dit, cette confusion ? »

Avons-nous bien lu ? Nous affirme-t-on ici que chaque fois que les mots « rafle », « traque », « camp » sont prononcés en rapport avec la Seconde Guerre mondiale, que des images de persécutions et de déportations sont montrées, il ne peut être question que de la Shoah ? L’incompréhension fait ici place à l’indignation. Le critique ignore-t-il donc que dès septembre 1939 les nazis traquent, arrêtent, déportent les Polonais ? que le camp d’Oswiecim fut créé pour quelques dizaines de criminels de droit commun allemands et des centaines, puis des milliers de résistants polonais ? Que pour les Polonais le nom d’Auschwitz rappelle encore les morts polonais ?

Et que faire avec d’autres prisonniers, les Roms, les homosexuels, les prisonniers de guerre russes ? Que faire avec d’autres camps, d’autres horreurs ? Avec les camps japonais, par exemple ? Avec Katyn ? Voir tout par le seul prisme de la Shoah ?

L’exigence est absurde. Pire, elle est nuisible, dangereuse. Évoquer le martyre des Juifs chaque fois qu’on parle de tous les autres signifie réquisitionner leurs souffrances, refuser de les reconnaître en propre. C’est indigne et c’est la pire offense faite à la mémoire de la Shoah.

Le discours de Jean-Luc Douin sombre dans la confusion à cause de son zèle que l’on soupçonne idéologique et de sa méfiance envers le cinéaste « messianique » ; son érudition en fait les frais. Il reproche à Wajda d’avoir évité de parler des Juifs, la seule victime légitime de la Seconde Guerre mondiale, déjà dans son premier grand film, Génération (1952). « II est vrai que l’ambiguïté de la représentations des Juifs dans le cinéma polonais dépasse sa personne », ajoute le critique en négligeant de mentionner Samson, un film que Wajda consacra en 1961 justement aux Juifs pendant la guerre. Et en oubliant beaucoup de films polonais qui ont traité ce « sujet sensible » avec respect, depuis Les Chansons interdites (1946) de Léonard Buczkowski jusqu’à La Pornographie (2003) de Jan Jakub Kolski.

Résumons. Le Monde a publié un article confus, anachronique, récupérant un sujet grave pour se complaire dans des clichés anti-polonais, confortant les antisémites qui reprochent aux Juifs de tirer profit de la Shoah. On espère qu’il n’a rien en commun avec la position du journal. On espère aussi pouvoir un jour y lire une vraie analyse aussi bien des « ambivalences » polonaises que des lectures françaises de celles-ci. »

Leonid Heller, Commentaire, n°126, été 2009

Note de Commentaire : « Leonid Heller, professeur de littérature russe à l’université de Lausanne, est le fils d’une Juive polonaise qui a échappé à la Shoah et d’un Juif russe prisonnier des camps soviétiques. Il est le fils de notre ami Michel Heller, historien de la Russie, qui avant sa disparition a souvent collaboré à Commentaire. »

Letel @ 02:23
Catégorie(s): Pépé Cinoche etUn peu d'histoire


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