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Statistiques: On se suicide plutôt moins à France Télécom (What suicide wave at France Telecom?)

Posté le Mardi 20 octobre 2009 par jc durbant

Après la fameuse “épidémie de suicides des vétérans américains des guerres d’Afghanistan et d’Irak” de nos amis du Monde …

Un peu moins de 20 suicides pour 100 000 pour la population d’âge actif (20 à 60 ans), 15 par an pour France Telecom …

Implacable raisonnement et leçon de journalisme, dans La Croix d’aujourd’hui, du statisticien honoraire René Padieu (naturellement aussitôt désavoué par ses anciens collègues de l’INSEE).

Sur la prétendue vague de suicides à France Télécom dont nos médias nous rabattent les oreilles depuis des mois.

Et surtout sur l’étrange incapacité de nos médias à répercuter l’information des statisticiens et de l’entreprise elle-même (voir par exemple ci-dessous l’article de la BBC d’il y a un mois) montrant que le taux de suicides dans l’entreprise de 100 000 employés est en fait inférieur non seulement à la moyenne nationale mais apparemment en baisse par rapport à l’entreprise elle-même.

D’où la question de savoir à qui profite la supercherie et l’instrumentalisation dans l’affrontement entre une direction et ses salariés, qui consiste à non seulement taire ces chiffres mais à imputer systématiquement à la seule entreprise le problème réel mais complexe que posent ces suicides.

Sans compter que ladite instrumentalisation pourrait finir par jouer à force sur des personnes déjà fragilisées avec la campagne médiatique des syndicats et finir par produire, par effet de contagion et à la manière des prophéties auto-réalisantes (le côté “effort de masse”, “mort pour la bonne cause”, “punition” du méchant capitaliste source de tous nos maux), l’épidémie annoncée …

jc durbant @ 12:06
Catégorie(s): Médias et Pendant ce temps-là, en France


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8 réponses à “Statistiques: On se suicide plutôt moins à France Télécom (What suicide wave at France Telecom?)”

  • 8
    sil:

    Un avis (en attente de moderation) qui m’a fait me demander si les suicidés « classiques » des stats sont des personnes insérées dans la vie sociale et eco ou des personnalités en marge. En gros les données (les profils) sont-elles comparables ?

    Questions pour questions autant toutes se les poser, non ?

  • 7
    sil:

    Sur ce thème, je partage assez l’avis suivant, mais aussi celui de pas mal de medecins du Travail, et surtout la loi d’Illich qui explique ici sans doute trés bien les limites du management par le stress (trop de stress tue le stréss voire le stréssé).

    Suicides et statistiques, par Frédéric Lemaître Le Monde | 23.10.09

    Français, on vous ment ! Depuis quelques semaines, on vous fait croire qu’il y a une vague de suicides chez France Télécom. C’est faux ! La direction vient-elle d’envoyer un questionnaire très instructif « sur le stress et les conditions de travail » pour tenter d’enrayer le phénomène (lire sur lemaitre.blog.lemonde.fr) ? Elle a eu tort ! Dans La Croix, le président de la commission de déontologie de la société française de statistique rétablit la vérité.

    Sachant que le taux de suicides des 20-60 ans est de 19,6 pour 100 000 personnes par an, « vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait quinze sur une année. L’entreprise compte près de 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs ». Comment expliquer alors l’émotion suscitée par ce qui se passe dans cette entreprise ? Par un délire collectif. Purement et simplement. « Salariés, direction, ministre, syndicats, journalistes, commentateurs », le « corps social délire », explique cet inspecteur général honoraire de l’Insee.

    Et si c’était l’inverse ? Si cette polémique montrait justement la limite de la statistique ? Quantitativement, le taux de suicides n’est pas supérieur à France Télécom que dans le reste de la population d’âge actif. Dont acte. Pourtant, les documents laissés par les personnes qui en viennent à cette extrémité, les conditions dans lesquelles elles ont mis fin à leurs jours ou les témoignages de leur entourage semblent mettre en avant l’importance du contexte professionnel. Autant d’éléments qui, certes, ne font pas une preuve, mais qui sont parlants et échappent à toute statistique.

    L’expérience similaire vécue par Renault le prouve, les syndicats sont désormais sensibilisés à la question. Qui peut croire que, si une vingtaine de postiers, d’agents de la SNCF ou d’EDF mettaient fin à leurs jours dans des conditions similaires à ceux de France Télécom, les syndicalistes resteraient sans réaction ?

    Si le doute subsiste, c’est là encore en raison des limites de la statistique. Les spécialistes évaluent les phénomènes de sous-déclaration des suicides à 20 %, voire 25 %. Nul ne sait donc s’il y a 10 000 ou 13 000 suicides par an en France (revue Etudes et résultats n° 488 de la direction de la recherche du ministère de la santé). Autre inconnue majeure : les liens entre suicide et travail. « Aucune étude ne recense les causes imputables au travail. Seule une étude réalisée en Basse-Normandie en 2003, à l’initiative de la Fédération française de santé au travail, laisse poindre le chiffre possible de 300 à 400 suicides annuels imputables au travail », indique l’Anact, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail.

    Si l’on ne peut exclure un délire du corps social, la probabilité est non nulle que cette polémique donne raison à Benjamin Disraeli, ce premier ministre britannique qui recensait trois sortes de mensonges : « Le mensonge, le gros mensonge et la statistique. »

  • 6
    sil:

    Presque d’accord avec le docteur Lemoine même si je trouve la fin un peu outrancière et décalée.

    J’avais assisté, une année, pendant ma décennie à l’éducation nationale à une épidemie de TS au Doliprane…

  • 5
    jc durbant:

    Sur la dimension contagieuse du phénomène et partant la part médiatico-syndicale (le côté « effort de masse », « mort pour la bonne cause », « punition » du méchant capitaliste source de tous nos maux), voir aussi:

    « Il faut bien comprendre que le suicide est une maladie épidémique. Très souvent un suicide appelle un autre suicide. Il y a eu un certain nombre de précédents dans le passé. (…) j’ai souvent vu dans ma carrière, notamment dans les lycées, que quand un enfant fait une grosse bêtise, il y en a deux ou trois qui suivent derrière. D’où la nécessité pour les médias de ne pas valoriser à l’excès, de ne pas trop monter en épingle, du fait de ce risque épidémique.

    (…)

    Une tentative de suicide, c’est la roulette russe. Soit je réussis mon suicide, auquel cas les « méchants » seront bien punis, en l’occurrence la direction. Soit je loupe mon suicide, et à ce moment là, ils seront bien obligés de changer. Donc, c’est presque toujours une hypothèse gagnante. Parce qu’une tentative de suicide qui atteint son but est une tentative de suicide qui fait que la famille, le milieu professionnel, les amis vont changer, vont enfin écouter la personne.

    (…)

    Il serait déjà nécessaire que l’on arrête de faire cette comptabilité médiatique à outrance qui fait qu’on a parfois l’impression qu’on cherche à atteindre un record, ce qui est absolument tragique.
    (…)

    Quand je parle d’épidémie suicidaire, l’exemple un peu “bateau” est celui des pilotes japonais à la fin de la guerre, tous devenus kamikazes, cette espèce d’effort de masse, avec l’idée de mourir pour une bonne cause. C’est ici très différent, mais on a le sentiment qu’on a trouvé ensemble un bouc émissaire, une raison à toute cette souffrance qui est professionnelle mais probablement pas uniquement, avec une compétition tragique dans cette douleur où l’on va presque faire de la surenchère pour punir les chefs, pour punir la vie, pour punir les injustices. »

    Patrick Lemoine (psychiatre, Lyon)

  • 4
    jc durbant:

    « L’entreprise est soumise à la concurrence tout en gardant des fonctionnaires non licenciables et du coup les autres non plus ne sont pas licenciés même si ils sont mauvais. Ca ne colle pas, tout ça. L’actionnaire doit prendre ses responsabilités et reprendre ses fonctionnaires. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre sous forme de dividende et ne faire que convoquer les dirigeants et les critiquer alors qu’ils sont à bord d’un vaisseau pratiquement ingouvernable. »

    C’est exactement ça et nos syndicalistes se gardent bien de l’évoquer.

    Même leur réaction d’indignation le confirme d’ailleurs involontairement, unanime comme il se doit (communiqué commun notamment des syndicats de l’INSEE), contre la “comptabilité macabre et indigne” de leur collègue statisticien.

    Qui ont beau jeu de rappeler le profil “hommes de plus de 50 ans” (”techniciens”) de la plupart des victimes sans rappeler par ailleurs que cette catégorie d’âge et de sexe est touchée par le phénomène à plus de 36% dans la population globale et probablement bien plus (je suis pas statisticien, mais ils se gardent bien d’en donner les chiffres!) pour la population particulière des techniciens dans une France célèbre pour sa mise à la retraite massive des plus de 50 ans.

    Mais surtout, ils se gardent bien aussi d’évoquer le possible effet mimétisme, renforcé justement par la campagne médiatique de leurs collègues syndicalistes …

    Voir Libération:

    «tout statisticien connaît la complexité des comparaisons statistiques d’une population donnée à celle d’une population plus générale», et «chacun sait que les taux de suicide sont très dépendants de l’âge, du sexe, de l’activité professionnelle».«Aucune comparaison n’a de pertinence sans que l’on étudie la situation +toutes choses égales par ailleurs+»

    «pour la grande majorité des 23 suicides enregistrés sur 20 mois à cette époque, le profil-type des personnes qui avaient attenté à leur vie était constitué de +fonctionnaires hommes, de plus de 50 ans, techniciens+».

    Pour expliquer «une telle concentration de suicides sur cette catégorie précise» il avoue avoir «l’impudence de créer un lien entre ces suicides et le départ forcé, dans ces quatre dernières années, de 30.000 de nos collègues qui pour l’essentiel étaient justement des fonctionnaires âgés».

  • 3
    Kate:

    Les suicides ne sont que des faits courants dans les grandes entreprises et parmi la population qui ne font que révèler un malaise. Le malaise d’un nouveau « prolétariat » des centres d ‘appel et des cadres stressés et surendettés.

    La société a envie de changement. « Travailler plus et gagner plus » c’est bien mais je crois qu’avec la crise et ce que relate l’article de The Economist que tu cites JC, les gens travaillent plus et gagnent moins et ont moins temps de respiration dans la vie de tous les jours. Les gens ne veulent plus travailler comme à l’âge de pierre et entendre des discours sur le green et les loisirs et détente qui ne correspondent pas à leur vie. Il y a trop de décalage entre les discours, les aspirations et les réalités. Ca craque.

    Pour France Télécom, je crois que l’Etat est actionnaire de la société à un peu moins de 30%. L’entreprise est soumise à la concurrence tout en gardant des fonctionnaires non licenciables et du coup les autres non plus ne sont pas licenciés même si ils sont mauvais.

    Ca ne colle pas, tout ça. L’actionnaire doit prendre ses responsabilités et reprendre ses fonctionnaires. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre sous forme de dividende et ne faire que convoquer les dirigeants et les critiquer alors qu’ils sont à bord d’un vaisseau pratiquement ingouvernable.

  • 2
    sil:

    Merci JC, je cherchais cet article nécessaire et non dénué d’intérêt. Tout ça n’est pas si simple, en effet.

    Cependant, lorsque des salariés (les victimes) pointent à la différence d’avant la source de leur morbidité et que cette source, les bouleversements managériaux et la froideur technocratique de ces dévots du chiffre, existe bel et bien, on peut difficilement balayer d’un revers de la main les questions que l’on doit se poser ainsi que les responsabilités de ces pisse froid d’iManagers.

    Il y a des postes d’observation de la vie économique qui permettent de voir tout cela en Live… et c’est pas triste ou plutôt si !

  • 1
    jc durbant:

    Morceaux choisis:

    « Quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître. »

    René Padieu

    « France Telecom indique que le taux de suicides n’est statistiquement pas inhabituel pour une compagnie de 100.000 employés. Selon l’OMS , la France a eu un taux annuel de suicide de 26.4 pour 100.000 hommes en 2008, le taux pour les femmes étant de 9.2 suicides par 100.000. »

    BBC

    « La France offre à ses citoyens des conforts peu communs, avec des soins de santé de premier ordre, de longues vacances et de vrais déjeuners, des emplois protégés et une protection sociale généreuse. Mais le vernis de la sécurité masque beaucoup d’incertitude. La protection du travail décourage la création d’emplois permanents, ainsi les jeunes dérivent-ils d’un contrat provisoire à un autre. Incapable de licencier leur personnel, les entreprises leur donnent à la place des tâches futiles pour essayer de les pousser dehors. Et les grandes sociétés françaises, souvent d’anciens fleurons du secteur public, ont été ouvertes à la concurrence du marché, apportant de nouvelles pressions à la performance au bureau ou à l’usine. D’après une enquête de l’institut de sondage de la TNS Sofres le mois dernier, les Français ont moins confiance en leurs employeurs (32%) que les Allemands (47%) ou les Américains (54%). »

    The Economist