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Al-Qaïda à bout de souffle (5)

Posté le Vendredi 30 janvier 2009 par Letel

Le corps à corps sunnite

L’organisation de Ben Laden joue sans doute son destin en Irak. Mais, contrairement au discours de l’administration Bush, l’armée américaine est incapable d’éliminer Al-Qaïda, qui se grandit toujours d’être désignée comme l’adversaire principal de Washington. Les forces de sécurité irakiennes, trop identifiées à la majorité chiite, ne sont pas plus en mesure d’en finir avec Al-Qaïda, qui joue face à elles sur la solidarité confessionnelle. Non, la menace mortelle pour Al-Qaïda émane bien de la communauté sunnite, dont le nationalisme volontiers xénophobe refuse les diktats d’une organisation dorénavant perçue comme étrangère. Les partisans de Ben Laden sont qualifiés de takfiris, littéralement « excommunicateurs », tant leurs anathèmes sanglants contre tous leurs adversaires les ont isolés de leurs propres coreligionnaires. Le chef d’Al-Qaïda en est réduit à lancer des appels angoissés à unifier le camp jihadiste sous sa bannière. Car le temps de la conciliation est révolu. Entre le jihad national et jihad global en Irak, il y aura un vainqueur un vaincu. Et Al-Qaïda se remettrait très difficilement d’une défaite aux mains de forces sunnites et nationalistes, sur cette terre où elle se vante de défier l’Amérique et les « hérétiques » chiites.

Al-Qaïda s’est efforcée de masquer son exclusive hégémonique en Irak en constituant une structure en trompe-l’œil, le « Conseil consultatif des moujahidines », mais elle n’est en fait pas parvenue à obtenir des ralliements significatifs à son organisation. Cette incapacité à nouer des alliances avec les jihadistes irakiens, sommés de s’aligner ou de soumettre, s’est aggravée après la proclamation par Al-Qaïda de son « État islamique en Irak ». L’insurrection sunnite a rejeté les prétentions d’Al-Qaïda à s’arroger une partie du territoire irakien et à en édicter les nouvelles lois. Al-Qaïda n’en a pas moins publié les principes politiques de son prétendu « État », révélant ainsi l’ambition de son projet totalitaire : le nationalisme et le communisme sont passibles de la peine de mort, de même que le chiisme et toute forme de pratique musulmane jugée hétérodoxe par Al-Qaïda ; de manière générale, toute population en contact avec l’occupation « infidèle » ou le gouvernement irakien est collectivement coupable d’ « apostasie », et elle encourt donc le châtiment suprême, ce qui permet de justifier les attentats aveugles et les massacres de civils.

Face à l’organisation rigide d’Al-Qaïda, la guérilla nationaliste souffre de ses divisions et de son éparpillement. Mais trois des principales formations jihadistes, l’Armée islamique en Irak, l’Armée des moujahidines et Ansar al-Islam, ont constitué dès mai 2007 « Front du jihad et de la réforme » pour contrer les visées d’Al-Qaïda. Plusieurs autres coalitions jihadistes hostiles à l’organisation de Ben Laden ont vu le jour, souvent après des liquidations individuelles ou collectives. Le très fort enracinement local de nombreux groupes, qui handicape une dynamique coor­donnée de l’insurrection sunnite, leur permet en revanche de résister aux intrusions d’Al-Qaïda. Et les formations nationalistes, longtemps absentes d’Internet, y ont développé leurs propres sites de propagande, contestant ainsi la récupération politico-militaire qui avait tant servi Al-Qaïda en Irak et au-delà. Il est désormais avéré que l’organisation de Ben Laden n’est responsable que d’une infime partie de l’activité anti-américaine, de l’ordre de 5 à 10 %, et qu’elle concentre en revanche l’essentiel de sa violence contre la population irakienne.

L’autre grande vulnérabilité d’Al-Qaïda réside dans la faiblesse insigne de la culture religieuse de ses cadres comme de ses mili­tants. Ben Laden a étudié la gestion, Zawahiri est un médecin et le couple dirigeant d’Al-Qaïda est parfaitement représentatif de l’agressivité autodidacte qui régit l’organisa­tion. Toute opposition à Al-Qaïda est assimi­lée à une trahison envers l’Islam et elle est donc punie comme « apostasie ». Mais cette intolérance homicide se heurte à la profonde imprégnation islamique de la société irakienne. Cheikhs et oulémas ne craignent pas de flétrir l’inanité des diktats d’Al-Qaïda et ils deviennent une des cibles privilégiées de sa terreur. L’organisation de Ben Laden impose des interdits symboliques, par exemple sur le tabac, afin de démontrer sa capacité de nuisance. Au-delà des controverses dogmatiques, l’enjeu est bel et bien le contrôle des populations, qui n’hésitent plus à fuir la proximité d’Al-Qaïda.

La solidarité tribale, ultime refuge en périodes troublées, reprend ainsi tout son sens. La guérilla nationaliste, dont certains groupes sont organiquement liés à telle ou telle tribu, a beau contester le conservatisme ou l’opportunisme de la hiérarchie bédouine, elle ne s’est pas opposée à l’émergence de la Sahwa, et elle lui a même apporté contre Al-Qaïda un concours discret ou ponctuel. Aux condamnations pour « apostasie » édictées par les partisans de Ben Laden, les chefs tribaux ont répondu en légitimant l’assassinat des membres d’Al-Qaïda, globalement dési­gnés comme des « étrangers » et des « criminels », dont le sang peut être versé sans enfreindre les codes traditionnels.

Al-Qaïda a ainsi perdu pied en milieu tribal et elle a dû se rabattre sur les marges de la société irakienne. Le recours récent à des femmes, à des handicapés ou à des enfants traduit le désarroi de l’organisation de Ben Laden, contrainte d’intensifier l’infiltration de militants étrangers, notamment maghrébins, pour compenser ses sérieux problèmes de recrutement local. Al-Qaïda a perdu ses principaux bastions dans la province d’Anbar et à Bagdad, même si elle y conserve des réseaux capables d’attentats spectaculaires. C’est au nord de l’Irak que l’organisation de Ben Laden a transféré l’essentiel de ses ressources, notamment à Mossoul, où elle profite de l’absence de milices tribales. Les partis kurdes ont en effet refusé au commandement américain l’implantation d’un équivalent local de la Sahwa, de crainte de le retrouver comme rival dans un avenir proche.

Le cas de Mossoul révèle la fragilité fonda­mentale de la Sahwa, dont le combat contre Al-Qaïda est suspendu aux calculs des États-Unis, ainsi que de leurs alliés kurdes ou chiites. Le financement de l’armée américaine et son appui logistique sont déterminants dans les succès des milices tribales, mais leur armement reste limité et les frictions, parfois mortelles, ne sont pas rares avec les GI’s. Sur les quelque 80 000 « citoyens engagés » de la communauté sunnite, seule une faible minorité a été intégrée aux forces irakiennes de sécurité, pour qui le passé insurgé de nombreux membres de la Sahwa est toujours problématique. Le « Jihadistan » irakien est démantelé, mais la bataille d’Irak est donc loin d’être gagnée contre Al-Qaïda, pour des considérations encore plus politiques que militaires.

Nous avons vu comment Ben Laden a basculé à l’automne 2004 l’essentiel des ressources d’Al-Qaïda du théâtre saoudien vers l’Irak. Mais la manœuvre inverse, pour compenser les revers de son organisation en Irak, lui est aujourd’hui impossible, car Al-Qaïda est sur la défensive dans le royaume wahhabite. Son dernier attentat d’ampleur remonte à février 2006 et se solda d’ailleurs par un échec cinglant : le commando qui tentait d’attaquer le complexe pétrolier d’Ab-qaiq fut éliminé en deçà du périmètre de sécurité et le responsable de l’opération fut repéré juste après, puis liquidé. L’organisation de Ben Laden n’a pourtant pas relâché son attention pour les cibles pétrolières, dans l’espoir de frapper un grand coup aux considérables répercussions internationales, voire d’attirer une intervention américaine directe sur la côte orientale de l’Arabie. Le retournement est cruel pour Al-Qaïda, dont le premier acte public fut d’exiger en 1996 la fin de « l’occupation infidèle » du territoire saoudien. Mais c’est le prix qu’est disposé à payer Ben Laden pour soulager la pression multiforme que son organisation subit en Arabie.

Le royaume wahhabite a en effet choisi une approche globale de la lutte antiterroriste. La répression des réseaux d’Al-Qaïda est implacable et les autorités annoncent régulièrement le démantèlement de cellules ou l’arrestation de militants. Mais les accrochages, sanglants et fréquents en 2003-2004, ont cédé la place à un affrontement plus souterrain, faisant la part belle à l’action psychologique. En cas de reddition, et quelle que soit la condamnation prononcée, la famille des anciens terroristes est prise en charge. Des programmes de réhabilitation de jihadistes « repentis » sont mis en place, y compris pour les anciens détenus de Guantanamo. Sur quelque 3 400 détenus jiha­distes, 2 000 ont accepté cette « réhabilitation » et 700 ont d’ores et déjà été libérés, avec une aide importante à leur réinsertion. Des émissions télévisées détaillent les traumatismes d’activistes « déviants » et prennent le public à témoin des risques de tels « égarements », surtout chez les plus jeunes. Le régime, conforté par les niveaux inégalés du cours du pétrole, finance généreusement le retour au bercail des fils prodigues du jihad.

C’est sur le plan dogmatique qu’Al-Qaïda est confronté au plus grand défi. La hiérarchie wahhabite mène une guerre d’usure contre les mystifications théoriques de l’orga­nisation terroriste, qui aurait planifié l’assassinat des deux plus hauts dignitaires de l’Islam saoudien. Quant aux cheikhs contestataires en Arabie, ils avaient déjà condamné les attentats du 11-Septembre et ils considèrent désormais que le jihad en Irak n’est légitime que pour les seuls Irakiens. Cette fatwa sape le fondement même du jihad global et elle provoque la fureur de Ben Laden, qui cloue au pilori les « oulémas du mal ». Ce double désaveu saoudien s’accompagne du lâchage d’Al-Qaïda par une des figures historiques du Jihad égyptien : le docteur Fadel fustige en effet la « fourberie » de Ben Laden et de Zawahiri, les accusant d’avoir ruiné leur terre d’accueil afghane (3). 

(3) Pour mesurer la gravité des attaques proférées contre Al-Qaïda par Sayyid Imam al-Sharif, alias « docteur Fadel », voir Lawrence Wright, « The rebellion within », The New Yorker, 2 juin 2008.

Jean-Pierre Filiu

à suivre…

Al-Qaïda à bout de souffle, paru dans la revue Commentaire n° 124, hiver 2008-2009

Letel @ 08:42
Catégorie(s): De la guerre et de la paix


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Une réponse à “Al-Qaïda à bout de souffle (5)”

  • 1
    Stef:

    Merci Letel, c’est tres interessant….

    Et pendant ce temps-la, a la lecture du Monde on se pince pour etre de ne pas rever….

    Une vraie campagne electorale

    Merci qui?




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