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Al-Qaïda à bout de souffle (4)

Posté le Vendredi 30 janvier 2009 par Letel

Les contrecoups du 11 septembre

C’est dans « l’émirat islamique » du mollah Omar, de 1998 à 2001, que ce processus de transformation totalitaire est poussé le plus loin, l’Afghanistan devenant un véritable « Jihadistan », consacré à la planification terroriste d’Al-Qaïda. Le mollah Omar refuse de livrer Ben Laden après les attentats d’août 1998 contre les ambassades améri­caines au Kenya et en Tanzanie, et il lie ainsi le sort du régime taliban à celui d’Al-Qaïda. Les attentats du 11-Septembre, au-delà de leur considérable impact direct, visent à attirer « l’ennemi lointain » et américain jusqu’en Afghanistan, afin de lui infliger une défaite aussi retentissante que celle subie sur le même terrain par l’Armée soviétique. Le jihad global, porté par la dynamique de la mondialisation, révèle que sa plasticité tactique s’accompagne d’une sérieuse myopie stratégique. Le pari sur la déroute américaine en Afghanistan s’écroule avec l’émirat taliban, les États-Unis ayant habilement laissé « l’Al­liance du Nord » en première ligne. Le désaveu du 11-Septembre par la contestation islamiste en Arabie représente un autre sérieux revers pour Ben Laden qui, privé de débouché politique, se rabat sur la planifica­tion clandestine d’une campagne terroriste dans son pays natal. Ben Laden et Zawahiri échappent à l’étau américain, mais 80 % des militants d’Al-Qaïda sont neutralisés dans l’offensive, qui laisse le jihad global en ruine.

Imaginons à ce stade que les États-Unis n’aient pas envahi l’Irak au printemps 2003. Ben Laden aurait en tout état de cause enclenché un cycle d’attentats en Arabie, il aurait alloué à cet effet le plus clair des ressources d’Al-Qaïda et, les rangs des vété­rans d’Afghanistan étant désormais bien clair­semés, il aurait misé sur les militants radica-lisés par la crise tchétchène (2). Mais Al-Qaïda se serait vite épuisée dans cette entreprise et c’est l’intervention américaine en Irak qui lui permet de relancer la dynamique du jihad global, en mobilisant une nouvelle génération de militants sans frontière, en structurant des réseaux inédits de recrutement et en confor­tant une base arrière à la campagne anti-Saoud. À l’automne 2004, Ben Laden comprend qu’un succès significatif n’est pas envisageable à court terme en Arabie et il décide de basculer vers l’Irak, terre de bien plus grande opportunité jihadiste, les ressources jusqu’alors affectées à la subver­sion saoudienne. Le Jordanien Abou Moussab Zarqaoui est adoubé commandant d’Al-Qaïda en Irak et son choix de la terreur antichiite est validé par la hiérarchie de l’organisation.

Privé de base territoriale depuis l’écrase­ment de l’émirat taliban, Al-Qaïda s’efforce d’implanter un nouveau « Jihadistan », cette fois en Irak, dans la province occidentale d’Anbar. Ce bastion de la guérilla sunnite, frontalier de l’Arabie, comme de la Jordanie et de la Syrie, offre de prometteuses perspec­tives d’expansion au jihad global. Al-Qaïda projette depuis Anbar les attentats de novem­bre 2005 contre des grands hôtels d’Amman, censés frapper des « agents du Mossad », en fait des mariages palestiniens. La contradiction entre jihad national et jihad global en Irak, jusqu’alors surmontée par la fraternité d’armes contre l’occupation américaine, éclate à cette occasion. La guérilla d’Anbar refuse que son territoire serve les desseins étrangers d’Al-Qaïda. Ce choix, inverse de celui opéré par le mollah Omar à l’été 1998, est fatal à l’émer­gence d’un « Jihadistan » irakien. Les accro­chages se multiplient en effet dans tout Anbar, dont Zarqaoui finit par être expulsé, pour être tué dans un bombardement américain au nord de Bagdad, en juin 2006. Ben Laden, résolu à ne pas confier à un Irakien la direction de la branche irakienne de son organisation, nomme un jihadiste égyptien, Abou Hamza al-Mohajer, dit aussi Abou Ayyoub al-Masri, pour succéder à Zarqaoui. Ce nouvel affront à la guérilla nationaliste est aggravé par la proclamation en octobre 2006 d’un « État isla­mique en Irak », dirigé par Abou Hamza al-Mohajer, et censé couvrir la portion sunnite d’un Irak divisé en trois États sunnite, chiite et kurde. Le jihad national, attaché à un Irak uni, où la communauté sunnite retrouverait justement toute sa place, n’est pas apaisé par la proclamation simultanée par Al-Qaïda d’un califat en trompe-l’œil, confié à un énigmatique Irakien, Abou Omar al-Baghdadi.

Le commandement américain en Irak réalise tardivement le profit qu’il peut tirer de ce divorce dans le camp jihadiste. Il relâche la pression sur l’insurrection nationaliste et il encourage la formation de milices tribales opposées à Al-Qaïda, désignées en arabe sous le terme générique de Sahwa (Réveil). Les formations armées, convaincues qu’une défaite d’Al-Qaïda accélérera le départ des troupes d’occupation, laisse les tribus alliées, voire certains guérilleros, rejoindre la Sahwa. La vendetta ainsi déchaînée tourne au détriment d’Al-Qaïda, qui perd l’essentiel de ses posi­tions dans la province d’Anbar.

(2) Sur l’importance de la Tchétchénie dans la radicalisation du jihad saoudien, voir Thomas Hegghammer, « Terrorist recruitment in Saudi Arabia», Middle East Policy, XIII/4, hiver 2006, p. 49.

Jean-Pierre Filiu

Al-Qaïda à bout de souffle

à suivre…

Letel @ 03:59
Catégorie(s): De la guerre et de la paix


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