Posté le Mercredi 27 août 2008 par jc durbant
Après l’invention de la grammaire de l’estomac, comment les Français (avec comme d’habitude beaucoup d’aide de leurs amis allemands, suisses, anglais ou américains) devinrent les maitres à bronzer du monde …
Au lendemain de ce formidable hymne au corps (de plus en plus dénudé malgré les résistances de quelques uns) qu’ont été à nouveau les Jeux Olympiques des bouchers toujours impunis de Tienanmen …
Au moment où le président de la première puissance mondiale pourrait bien, pour la première fois (blanc munichois compris!), prendre quelques couleurs …
Et en cette semaine de rentrée où tout le monde est tenu, président compris, d’arborer son teint le plus hâlé (et, comme disent les magazines, de n’avoir pas “bronzé idiot”) …
Ombrelles, voilettes, contre-voilettes, fards et onguents, gants et chapeaux, Blanche neige, lys dans la vallée, crèmes blanchissantes, oxyde de zinc, baryte, plomb, bismuth, cou de cygne, teint de rose, peau liliale et nacrée, cou, gorge, main, teint, sein d’albâtre, crinolines, corsets, sorties de bain, tenues de plage, cabines roulantes …
Gaines, cheveux coupés, jupes courtes, sportswear, vacances exotiques, rayons UV, cabines de bronzage, bikini (1946), monokini (1964), strings …
Jean Patou (parfumeur, couturier), Coco Chanel, Paul Poiret (couturier), Antoine (coiffeur), Suzanne Langlen (championne de tennis), Annette Kellermann (nageuse australienne), BB, Gauguin …
Huile de Chaldée (Jean Patou, 1927), Huile Tan (Coco Chanel, années 1930), Ambre solaire (L’Oréal, 1935), Ray Ban (1937), Gletscher Crème (crème des glaciers, Franz Greiter, 1938), huile bronzante Coppertone des paquetages des Gi’s (1944), huile de monoï, Terracotta (première poudre bronzante, Guerlain, 1984) …
Discours médical, héliothérapie, cure de soleil, sport, plage, sports d’hiver, culte du corps, naturisme, nudisme, Héliopolis, Ile du Levant, rachitisme, tuberculose, sanatoriums, préventoriums, aériums, solariums, bains de mer, bains de soleil, Sunlight league (1924), Monte Verità (Ascona, Tessin, 1905) …
Waldschule (école de forêt), Wandervögel (oiseaux migrateurs), scoutisme (Baden Powell, 1907), Club vosgien de randonnée pédestre (Alsace allemande), colonies de vacances, auberges de jeunesse, Piz Buin, Saint Tropez, Tahiti …
Vogue, Marie-Claire (1937), Elle, Thomas Mann, Montagne magique, Davos, pin ups, Playboy, Emmanuelle, Kate Moss, Kurt Cobain …
14-18, 39-45, aventure coloniale, congés payés, Trente Glorieuses, chocs pétroliers …
Retour, via cette série de termes, lieux, personnes, évènements historiques à la fois évocateurs et emblématiques et deux ouvrages sortis stratégiquement au début de l’été (”L’Invention du bronzage” de l’historien Pascal Ory et, d’ailleurs sous l’initiative de l’entreprise de cosmétiques Nivéa , “Bronzage : une petite histoire du soleil et de la peau” du philosophe Bernard Andrieu), sur la véritable révolution, qu’a pu être avec l’invention du bronzage à partir de l’entre deux guerres, le basculement des valeurs pigmentaires occidentales.
Où, par un singulier renversement des valeurs, l’une des marques les plus distinctives des élites face à l’air tanné des masses paysannes mais aussi des masses coloniales (le fameux teint de lys des femmes de distinction) fit progressivement place à son exact contraire face aux masses désormais vouées à la pâleur des petits métiers de bureau ou d’usine (le blanc des laissés-pour-compte), comme ultime signe de beauté et de santé pour les femmes et de sportivité et d’esprit d’aventure pour les hommes.
Avant certes, avec la démocratisation et massification du phénomène et comme pour une autre révolution (dite sexuelle celle-là) avec le sida, l’inévitable retour du bâton de la redécouverte, à nouveau par la science, des effets néfastes sur la peau.
D’où, ultime ironie de l’histoire et effet inévitable - comme pour le tourisme avec lequel il a le plus souvent partie liée - du désir de distinction (condamnations régulières des autorités de la mode, “addict look” des top models à la Kate Moss, punk, grunge, gothique) devant la massification, le retour… à la bonne vieille poudre (bronzante cette fois)!
Mais c’est tout le mérite du petit mais dense ouvrage Pascal Ory de montrer, contre les inévitables critiques idéologiques de gauche (nouvelle ruse du contrôle social) ou de droite (symptôme d’avachissement, anarchie et décadence) la part d’émancipation que renferme, notamment pour les femmes et de pair avec le dénudement progressif (jusqu’aux seins nus de nos plages ou les tenues pour le moins minimalistes de nos joueuses de beach volley), ledit phénomène.
Emancipation qui, sans parler des réels et inquiétants dégâts de la hausse des mélanomes et des conduites anorexiques (les anglosaxons parlent parle même et très significativement, pour l’obsession du bronzage, de… “tanorexie”!), n’est bien entendu pas sans ambiguïté et conformation au désir masculin (comme en témoigne notamment pour le dénudement qui l’accompagne, le développement des pin ups et de la pornographie).
Comme, au niveau international sur fond de hiérarchisation des cultures, l’inévitable dissymétrie entre ceux qui peuvent se permettre de jouer aussi dramatiquement avec leur pigmentation et ceux qui restent voués aux crèmes blanchissantes.
Même si, et les islamistes ne s’y sont pas trompés avec le retour en force qu’ils tentent d’imposer du recouvrement vestimentaire et de l’enfermement des femmes, laisser ses femmes au soleil pour les exhiber au désir si gratifiant mais dangereux des autres mâles, c’est aussi, en même temps et au-delà du risque de se les faire prendre, accepter qu’elles échappent pour une part au contrôle de ceux qui s’en considèrent les propriétaires .…





