eXc: Nous aimons la liberté, l'état de droit, l'héritage des Lumières, la séparation de l'église et de l'état, l'humour. Nous n'aimons pas le fascisme, le communisme, l'antiaméricanisme, l'antisémitisme, le racisme, la bureaucratie, les totalitarismes. Nous estimons que le plus grave danger que courent les démocraties libérales est de céder à l'islamofascisme. Lire plus

Langue: Les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court

Posté le Vendredi 21 décembre 2007 par jc durbant

“Argot des cités”, “parler banlieue”, “langage des jeunes”, caillera” (racaille), langue des cités, langage “texto” (SMS ou MSN), ” mots sans papiers nés de l’oral ” (dixit Pivot qui défend en même temps des vieilleries comme goguenardise ou coquecigrues!), “grande métisserie” (Alain Rey) …

Objet de films (L’Esquive d’Abdellatif Kechiche récompensé par un César) ou de thèses, repris dans les dictionnaires (teuf, keum, keuf ou beur et beurette) ou les dictées de Bernard Pivot (”meufs”) …

Dans le Monde d’hier et ailleurs, salutaire remise des pendules à l’heure du linguiste Alain Bentolila qui, à contre-courant du discours des bons sentiments du tout se vaut, a le mérite de rappeler que cette sorte d’interlangue entre le français dominant et les diverses langues d’origine des quartiers immigrés (arabe, langues africaines et asiatiques, créoles, etc.) mâtinées de langue verlan, rap ou slam, que célèbrent, après les graffitis qui défigurent nos villes et habitations, nos belles âmes des médias ou de l’université, peut être aussi pour les plus démunis le “langage des exclus” …

Extraits :

« Dans cette situation d’inégalité linguistique, l’enrichissement produit par la création de nouveaux mots ou structures se fait le plus souvent au seul profit de ceux qui, possédant déjà un vocabulaire varié, une syntaxe précise, vont alors donner à leur langage un petit coup de jeunesse et de modernité. Certains enfants, que l’on a pris soin de doter d’armes linguistiques tout terrain, peuvent sans risque enrichir leur panoplie linguistique de quelques “perles de banlieues”.

Certains parents “trop cool” ponctueront parfois leurs discours parfaitement standardisés de quelques audaces verlanesques du plus bel effet, suivant en cela l’exemple des médias soucieux de se donner une image jeune et dynamique. Les “nantis du langage” s’encanaillent linguistiquement sans risque et avec la meilleure conscience du monde. Mais ceux dont le vocabulaire est limité et imprécis ont-ils un réel pouvoir linguistique ? Non, ce sont les “pauvres du langage” condamnés à ne communiquer que dans l’immédiat et la proximité.

La ghettoïsation engendre, certes, des innovations linguistiques originales. Mais ces créations contribuent-elles à enrichir un trésor linguistique disponible pour tous ? Non ! Cette vision idyllique est celle des faiseurs de dictionnaires à la mode qui voudraient nous faire croire à une langue française quotidiennement renouvelée et équitablement redistribuée. La réalité, c’est que la langue française s’incarne aujourd’hui dans le langage d’hommes et de femmes dont les pouvoirs linguistiques respectifs sont devenus tellement inégaux que la notion même d’intelligence collective risque de se trouver gravement mise en cause. Les différents registres du langage ne s’additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent.

C’est un principe linguistique: plus les gens sont proches, plus ils partagent d’éléments culturels, sociaux, etc., et moins ils ont besoin de formuler ce qu’ils ont à se dire. Il s’installe entre eux une forme de connivence. ” Cette connivence est celle qui permet d’utiliser des ” mots-valises ” en étant sûr d’être compris. ” C’est mortel ” peut vouloir dire ” c’est terrifiant “, ” c’est surprenant “, ” c’est exaltant “, et encore beaucoup d’autres nuances, du négatif au positif. Mais l’interlocuteur devine, sans recourir au raisonnement, ce qu’on veut lui transmettre par cette exclamation. Contrairement à quiconque n’appartient pas au même univers culturel. Le langage se fait allusif, un ” lexique de baudruches sémantiques “, selon les mots d’Alain Bentolila, pas inintéressant, mais pauvre en informations, puisqu’il se fonde essentiellement, notamment pour le vocabulaire des banlieues, sur l’opposition entre le ” bien ressenti ” et le ” mal ressenti “. Cette pauvreté ne pose aucun problème pour qui ne sort pas de son univers socioculturel. Mais elle ne permet pas de s’évader de son ghetto social. Imperceptiblement, la barrière se met en place.

Les bandes de jeunes débarquant dans les centres-ville traduisent le même phénomène et la même stratégie : rester en groupe pour ne pas sortir de son univers mental et linguistique. Car leurs instruments linguistiques ne valent que dans les limites du ghetto.

Là réside l’échec de la classe moyenne : alors que c’était elle qui devait tirer vers le haut les classes défavorisées, ses enfants s’attribuent aujourd’hui des comportements auxquels ils n’étaient pas contraints par la naissance. Ces jeunes, qui adoptent les codes linguistiques des banlieues, n’en sont évidemment pas tous prisonniers, mais ils sont les indices d’un rejet du savoir et de la haute langue, écrite ou orale, qui imprègne la société dans son ensemble. Parce que sont valorisés les modèles de solidarité tribale véhiculés par l’imaginaire des banlieues, parce que le discours égalitaire aboutit au nivellement. (…) ” Conclusion : des jeunes de milieu plutôt favorisé se trouvent atteints des mêmes maux, victimes des mêmes déficits que ceux condamnés à l’enfermement par la misère sociale.

L’école, bien sûr, est le premier maillon à avoir lâché. Non pas au collège, comme l’affirme la vulgate actuelle, mais au primaire, et peut-être plus encore à la maternelle, au moment où s’élabore l’univers linguistique des enfants. Il faut se souvenir du leitmotiv de l’Éducation nationale à ses enseignants dans les années 70: ” Vos élèves ne vous comprennent pas quand vous parlez votre langue, adaptez-vous à la leur ” Voilà précisément comment se creuse la fracture : la rupture se crée au sein de la langue française quand on estime que tout individu ne peut pas accéder à l’ensemble du trésor de la langue.

Le monde de l’écrit est quasiment interdit à ceux qui ne possèdent pas une langue orale compatible avec la langue écrite qu’ils vont découvrir. L’enfant, qui apprend à lire vers 6 ans, fait appel à un dictionnaire mental qui lui permet de faire coïncider les sons qu’il déchiffre avec le sens qu’il connaît. Mais, s’il n’y a jamais d’abonné au sens demandé, si le son ne correspond jamais à un sens connu, il va croire que la lecture n’a rien à voir avec le sens. En cela, la maternelle ne remplit plus son rôle. “

La maternelle, mais aussi tout l’environnement linguistique, dont la télévision, est un élément fondamental, puisqu’elle constitue aujourd’hui le principal vecteur de la culture commune. Qu’on le déplore ou non, le point de ralliement culturel, ce n’est plus le vase de Soisson ou les Fleurs du mal, mais le Loft. Doit-on pour autant établir une police du langage télévisuel, comme le propose Maurice Druon, une instance qui réglemente les écarts de langage des animateurs ? Illusoire, bien sûr. Mais il n’en faut pas moins reconnaître le rôle prépondérant de la télévision dans l’élaboration d’une norme orale. ” Nous sommes à une époque où l’on s’adresse de plus en plus à des gens que l’on connaît pour leur dire ce qu’ils savent déjà, résume Alain Bentolila. Le principe fondateur du langage télévisuel est la prévisibilité et la fausse connivence : “Restez, puisque vous savez déjà ce qu’on va vous dire.” Et ce schéma sémiologique de la télévision est transposé à l’ensemble des situations de communication, dans un principe d’intimité immédiate qui dissuade de toute conquête. Or lire, c’est affronter l’inconnu, accepter un premier temps de panique. Donc l’écrit devient inabordable pour qui est habitué à cette facilité. “

Autrement dit, notre rapport au monde est façonné par un univers linguistique rassurant et prévisible. Celui d’une publicité qui cible les consommateurs auxquels elle s’adresse ; celui d’hommes politiques qu’on incite à ne pas dépasser 400 mots de vocabulaire pour ne pas effaroucher l’électeur.

«L’écrit que pratiquent ces jeunes aujourd’hui a changé de perspective et de nature, dit-il. C’est un écrit de l’immédiateté, de la rapidité et de la connivence : réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée : il est arrivé dans la civilisation pour laisser des traces.»

Ce principe de « connivence » et d’« économie linguistique » qui touchait jusque-là les « ghettos » des cités » (« où on est condamné, dit-il, à ne s’adresser qu’à ceux qui nous ressemblent ») traverse désormais la jeunesse tout entière. « Ce qui a changé, dit-il, c’est que nos enfants, qu’on a cru nourrir de nos mots, utilisent un vocabulaire très restreint, réduit à environ 1 500 mots quand ils parlent entre eux – et à 600 ou 800 mots dans les cités. » Les adolescents les plus privilégiés possèdent, certes, une « réserve » de vocabulaire qui peut être très importante et dans laquelle ils piochent en cas de nécessité (à l’école, avec des adultes, lors d’un entretien d’embauche…), ce qui leur permet une « socialisation » plus importante. Mais globalement, estime le linguiste, ce bagage de mots que possèdent les jeunes a tendance à s’appauvrir quel que soit leur milieu. »



Laisser un commentaire


7 réponses à “Langue: Les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court”

  • 7
    madimaxi:

    …l’erreur de nos pédagogues de salon est de croire qu’il faut se mettre au niveau des betteraves pour communiquer à des fins éducatives.

    Dans le mille, Malou !
    Je salue votre dévouement mais je maudis l’eMPOLGue qui nous empêche de vous lire plus souvent.

  • 6
    Malou-Veronique de Saint-Bonnet:

    En français le foutriquet s’appelle Jacques Langue!

    Petit aspect optimiste des choses, mon mari, nos enfants et moi jouons à un jeu dit MPOLG, (traduction « multi player on line game ou jeu en ligne à joueurs multiples ») pour ne pas le nommer, World of Warcraft, en abrégé WOW.
    Ce jeu est disponible sur plusieurs serveurs français appelés « Royaumes ».
    Sur le serveur que nous avons choisi, qui est axé sur le jeu de rôle, c’est à dire qu’il bannit les combats JCJ ou joueurs contre joueurs, en dehors de zones bien précises choisies par ceux des joueurs qui veulent de temps en temps se frotter à des persos réels plutôt qu’aux personnages programmés par ordinateur appelés couramment « mobs » pour personnages mobiles.
    La communication entre joueurs peut se faire, soit sur le canal général, utilisé pour communiquer avec l’ensemble des joueurs présents dans le royaume, soit sur le canal local de la région du royaume ou l’on se trouve, soit sur le canal guilde, où l’on s’adresse à l’ensemble des membres de sa guilde , soit sur le canal groupe restreint au groupe constitué temporairement pour la réalisation de quêtes de groupe ou de donjons aussi appelés instances, ou encore en chuchotant à un joueur bien précis et rien que lui.
    J’omet volontairement le canal audio groupe qui lui permet de s’adresser vocalement aux membres d’un même groupe en temps réel, mais qui nécessite un peu de matériel audio supplémentaire.
    Mais revenons à l’objet de mon commentaire.

    Sur le royaume ou nous jouons, nommé les Sentinelles, nous avons réussi à exclure tous les écarts de language style sms ou souklangue, en refusant simplement de répondre aux gens qui l’utilisaient, après leur avoir conseillé d’utiliser la langue française et pas la pseudo culture jacklanguaise.
    Après très peu de temps, l’ensemble du royaume s’est mis à s’exprimer correctement, certains faisant le choix de faire des efforts, bénéfiques pour eux, d’autres à l’inverse choisissant de transférer leur personnage sur un autre royaume plus adapté à leur slang.
    Voulant en avoir le coeur net, j’ai créé un personnage sur un serveur dédié au JCJ, sensé être plus couru par ceux qu’on a communément tendance à appeler des petits cons.
    D’entrée de jeu, quel que soit le canal, j’ai utilisé la langue de Molière, y compris dans ce qu’elle à de plus beau, les mots dédiés, en supprimant toute forme de périphrase.
    Je me suis fait au début taxer de « bourge » mais comme je refusais de m’abaisser vers la sous culture, je suis rapidement devenue un personnage recherché par beaucoup de joueurs sms, pour ce que je leur apportait de connaissance du verbe, dont j’expliquais bien volontiers, à la demande, le sens.
    Tous ces jeunes avides d’apprendre, s’étant rapidement donnés le mot, qu’il fallait absolument jouer avec moi car je donnais un nouveau sens au jeu, j’eus l’occasion de « chatter » avec un grand nombre, et je fus sollicitée maintes-fois pour entrer dans moultes guildes.
    Beaucoup m’ont avoué frimer en classe avec le nouveau vocabulaire acquis en jouant, et en redemandaient.
    J’avoue être fière de ce résultat.
    Bien qu’a un niveau restreint, celà prouve que l’exemple peut tirer vers le haut, et que l’erreur de nos pédagogues de salon est de croire qu’il faut se mettre au niveau des betteraves pour communiquer à des fins éducatives.
    Pourtant il n’existe pas de bibliothèque en pidgin, et ces pédants péda gogues ( tiens là je Bérrurise) confondent culture et agriculture.
    L’on ne doit donc pas jeter le bébé , mais bien l’eau du bain de foule!

  • 5
    michael:

    Le comble sera quand la documentation technique du A380 sera ecrite en langage SMS juste pour faire plaisir a Jacques Lang ! C’est la qu’on va rigoler ..

  • 4
    Aicha Neuvans:

    Personnellement, quand j’entends parler « étranger » ou charrabia, je fais de la porno-traduction.

    La porno-traduction est un jeu qui consiste à traduire en termes pornographiques ou en conversation à thème sexuel toute conversation en langue étrangère qui a lieu devant vous.

    Le terme allah devenant bite …..

    Hier dans le bus ily avait derrière moi, 2 préservatifs sur pattes en grande conversation en arabe avec moults gestes.

    Leur discours traduit est devenu une conversation sur les performances de leurs mâles, du genre « son allah ne monte que quand il s’imagine dans la peau de mahomet en train de sauter aicha »…..

    Tordant, je vous conseille d’en faire autant et de parler de ce jeu autour de vous.

    (1)morpho-mahométants = habillés à la mode pédophile du désert pour les mâles et préservatifs sur pattes pour les femmes.

  • 3
    jugurta:

    Alain Bentolila, comme le professeur Brighelli essayent de redonner du sens à la langue française.

    C’est selon moi, l’une des questions fondamentales de ce début de siècle en France. Quand on a atteint un niveau exigeant de la langue française, on peut se retourner et essayer de retrouver ses racines plus sereinement.

    Sans la maitrise de la langue on n’est rien, à part un petit caïd de blocs…

  • 2
    Asbjørn Eide:

    non, en norvégien s’il vous plaît, sinon je ne peux garantir qu’on vous prenne.

  • 1
    doucefrance:

    Un « CV anonyme » en « langue des cités » ou en texto, ça aurait de la gueule !




  • Your Ad Here