INTRODUCTIONSITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE
Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l’attention du
monde entier s’est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.
On craignait qu’il ne s’y produisît entre la Russie et l’Autriche un
choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l’Europe
et de l’Asie septentrionale, depuis l’Etna jusqu’au cap Nord et depuis
l’Atlantique jusqu’aux rivages lointains de l’océan Pacifique et aux
bouches de l’Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la
paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains
désirent également maintenir? C’est que nous touchons à un moment de
l’histoire où vont se décider les destinées de l’Orient et, par suite,
celles de l’Europe tout entière.
La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d’immenses sacrifices en
hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
comptait faire l’avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,
échappe complètement à son influence et devienne l’allié de sa rivale
l’Autriche-Hongrie? L’instant est décisif. Deux éventualités se
présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l’influence
russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp
retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
vassale et le poste avancé de l’empire moscovite. Dans le premier cas,
Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la
Russie et ce n’est plus que dans les plaines illimitées de l’Asie
qu’elle peut s’étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un
jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de
Philippopoli, domine le Bosphore; l’occupation de Constantinople par une
armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les
armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d’Or, et
pourtant leur base d’opération était alors l’Ukraine et elles devaient
s’avancer, d’étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques
jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,
comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce
pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort
réservé à l’Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à
l’attraction presque irrésistible qu’exerce aujourd’hui le principe des
nationalités?
Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu’il doit
exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et
l’Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en
jeu. Pour la Russie, il s’agit de son expansion vers le Midi et pour
l’Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés
beaucoup de modération, de prudence et d’égards réciproques, si l’on
veut éviter la lutte.
La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,
qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les voeux de ses
habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du
pays. Toutes les occasions d’agitation et de conflit auraient été
prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l’Angleterre et
l’Autriche n’avaient pas forcé l’Europe à déchirer le traité si sage de
San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.
Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et
l’attitude qu’y ont prise les différentes puissances. (Lire la suite…)