Dans son panorama de l’anti-américanisme mondial, Fouad Ajami faisait déjà une place particulière à la version française.
Mais l’ouvrage de référence sur la question est bien sûr la magistrale généalogie que lui a consacré en 2002 le chercheur français Philippe Roger (« L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français »).
Et même s’il n’est pas question pour nous d’en résumer ici les quelque 600 pages, il y a une image qui nous en semble particulièrement symptomatique et éclairante, et qu’y analyse d’ailleurs brillamment Roger lui-même (pp. 100-105).
Il s’agit du célèbre tableau de Manet représentant le fameux « Combat du Kearsarge et de l’Alabama », dans lequel on imagine les regards de ces centaines de curieux arrivés par trains entiers de Paris pour voir, en ce fameux dimanche de juin 1864, « la guerre de Sécession en tournée dans le Cotentin ».
Mais, en un saisissant rappel pour nous de ces jours de mars 2003 où, attisée par la jubilation mauvaise de ses medias, la France entière semblait attendre le « Stalingrad irakien » qui allait finalement rabattre le caquet à l’Amérique, la destruction inattendue du dernier et fameux « forceur de blocus » confédéré par le croiseur yankee dans la baie de Cherbourg ce jour-là ne marquait rien de moins en fait que… le naufrage de la politique pro-sudiste de la France impériale!
Voir aussi l’intéressant compte-rendu du livre par le professeur de Paris I Thomas Wieder.
Extraits:
L’antiaméricanisme a de moins en moins besoin d’événements extérieurs pour exister : » Le trésor rhétorique accumulé au cours des trois ou quatre décennies précédentes, considérablement enrichi par une nouvelle génération d’écrivains et de polémistes, se stabilise désormais en une » culture » antiaméricaine produite par un milieu restreint, mais largement diffusée au-delà, car pleinement consensuelle « .
Le plus intéressant est de voir combien des intellectuels que tout sépare a priori en viennent à prononcer un même réquisitoire. Qu’ils soient humanistes (Georges Duhamel), personnalistes (Emmanuel Mounier), existentialistes (Simone de Beauvoir) ou gauchistes de Mai 68, tous s’accordent à dénoncer le caractère dictatorial de la prétendue démocratie américaine et la mécanisation d’une vie dont la dimension spirituelle est réduite à néant.
Tentant d’expliquer pourquoi des critiques jusqu’alors diffuses se constituent en discours écoutés, Philippe Roger insiste sur le » bénéfice social-national » que représente l’antiaméricanisme, en tant que fabrique de discours consensuels. Il montre par exemple que l’explosion des attaques antiaméricaines en 1898 se produit dans une France déchirée par l’Affaire Dreyfus. » Au plus fort des discordes civiles dans une France déchirée, l’antiaméricanisme est la seule » passion française » qui calme les autres passions, estompe les antagonismes et réconcilie les adversaires les plus acharnés « .
La suite…