Posted on Samedi 26 novembre 2005
Je fais l’effort inoui de recopier à la main la définition de la belle âme que donne Alexandre Kojève dans sa magistrale Introduction à la lecture de Hegel.
Pourquoi? D’abord, je n’ai pas pu trouver un copier-coller.
Ensuite, ce blog et ses éditeurs ont la prétention de ne pas être des belles âmes, celles-ci sont à leurs antipodes.
Enfin, le discours belleamique est le fond même d’un pan entier de l’idéologie contemporaine; la plupart des journaux du monde occidental, des lecteurs qui leur écrivent des lettres et des participants à leurs forums internet, sans compter l’immense majorité des universitaires, tombent sous la coupe de la définition peu charitable, mais tellement vraie, de Hegel.
Il se peut que vous vous reconnaissiez, peu ou prou, dans le portrait tiré au cordeau de Kojève; tant il est vrai que nous participons tous de ce syndrome qui pointa le bout de son nez à la fin du dix-huitième siècle (il n’y a pas de belles âmes avant le Romantisme et la révolution française):
« Le monde où vit l’Intellectuel est le monde où tous se critiquent et où l’on critique tout; chaque jour, renversement de toutes valeurs. Mais le Monde réel n’est pas modifié par ce Langage. (…)
L’Intellectuel croit que le « wahre Geist » (l’esprit vrai) est représenté par son bavardage frondeur. Il croit que son discours est invincible et qu’il domine par lui le monde. (…)
Dans cette Société, où vit le Romantique, on peut dire n’importe quoi: tout est « toléré » et presque tout est trouvé « intéressant » (même le crime, la folie, etc.) Cet Homme croit donc qu’il pourra être « satisfait » par des paroles: certes par des paroles qui seront acceptées (« reconnues ») par la Société. Par là, il croit être lui-mêmeuniversellement accepté et en être satisfait. Il doit donc mener une existence uniquement littéraire.(…)
Il se décrit lui-même, se révèle complaisamment à tous. Il fuit le Monde, non lui-même – le seul Selbst (soi) qu’il connaisse, qui l’intéresse.
C’est la dernière fuite de l’homme devant le Monde: refuge en soi (« la tour d’ivoire »). »
Après Kojève, Lacan dira que la belle âme projette son désordre intérieur dans le monde, et fait fantasmatiquement de ce monde la cause de son désordre.
